Un bon petit Beigbeder quand la météo est désespérante, que n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Pour se remonter le moral, le temps d’une soirée ou d’une courte nuit, pour déguster les jeux de mots, glousser et sourire, en coin ou pas.
Souvenez-vous, j’avais commencé par celui-ci pour enchaîner avec celui-là… J’ai finalement attendu un peu pour me jeter sur Vacances dans le coma, car la monomaniaque que je suis aime aussi prendre son temps et faire durer le plaisir.
Dans ce deuxième roman mettant en scène Marc Marronnier, son double de fiction, Beigebder lacère autant qu’il caresse la jet-set qui lui est si familière, mais toujours avec humour. Oui, encore un roman-slogans, encore une succession de phrases cultes si la critique n’était pas si braquée sur des préjugés niais, sur la tronche de l’auteur et ses excès.
Treize chapitres pour suivre pendant treize heures ce chroniqueur mondain dans l’une de ces soirées VIP qui construisent sa routine. Les Chiottes ouvrent leurs portes à Paris et l’inauguration tant attendue de cette boîte de nuit hyper branchée sera animée par un vieil ami de Marc, Jocelyn du Moulin, devenu Joss Dumoulin, célèbre disc-jockey aux succès internationaux. Invité, Marc va y traîner sa curiosité lâche et nous emmener dans ce monde hyper fermé qui fait bander les lecteurs de la presse people.
Vacances dans le coma est une fresque alcoolisée et psychédélique où l’on voit émerger des conversations nocturnes entre des gens qui ne se comprennent pas, où l’on cultive le décalage. Le roman se fait panorama acide, passant en revue les invités et leur débauche heure après heure. « L’élite nocturne des pays occidentaux » est rassemblée pour l’occasion dans une liste où figurent également Jean-Baptiste Grenouille ou Patrick Bateman… Il faut bien le dire, Beigbeder ne serait pas Beigbeder sans comparaisons efficaces et associations de références succulentes.
Et bien sûr, Hyde est de sortie : subitement méchant et grossier avec les femmes, Marc Marronnier est un dégonflé capable de tout. Totalement paradoxal, il enchaîne les bourdes volontaires, arrivant même à nous expliquer qu’il aime décevoir, car
« Plaire aux gens, c’est vite ennuyeux. Leur déplaire sans arrêt, c’est assez désagréable. Mais les décevoir régulièrement et avec application, ça, c’est de bon aloi. La déception est un acte d’amour : elle rend fidèle. “Comment Marronnier va-t-il encore nous décevoir cette fois-ci ?” »
Je ne dirais pas que Marc Marronnier évolue… Il s’enfonce continuellement, toujours plus profondément dans ses lubies. Et forcément, moi, je jubile ! Dès les premières affirmations piquantes, on retrouve l’amertume et le masochisme de ce personnage ravagé par toutes ces soirées qu’il connaît trop bien et auxquelles il continue de se traîner. Marc Marronnier est un jeune lâche désabusé qui, entre deux cocktails et deux pensées pour les nymphomanes qu’il va s’envoyer, sort des Post-it sur son tabouret de bar pour écrire une listes de choses à oublier… Marc Marronnier est antipathique, pathétique, macho et con. Marc Marronnier est mélancolique, amoureux, lucide et touchant. Vous avez le droit de le trouver excessivement prétentieux et énervant (et de confondre pour de bon personnage et auteur) ; il reste pour moi excessivement drôle.
J’aime énormément le recul que Marc peut prendre parfois vis-à-vis de ce monde formaté pour la déchéance (on se souviendra d’une scène particulièrement barbare et (trop ?) détonante aux chiottes des Chiottes un peu avant 6h du matin) auquel il appartient. Dans cet amas de fêtards friqués et déglingués, Marc oscille entre lucidité et transformation en déchet humain. Même en ayant conscience par intermittences de sa propre dépravation, de la névrose navrante qui l’entoure, il plonge comme les autres, tête baissée dans la nuit pour ne pas voir le jour aveuglant et sa lumière qui broie les repères.
Et finalement, que l’auteur se mette en scène dans des délires mondains, qu’importe ? Libre à lui de faire de sa vie un tel chaos organisé. Ça ne devrait pas avoir d’importance pour le lecteur qui s’aventure jusqu’à l’avant-dernière page et y trouve ceci : « Demain est un bisou dans le cou ».
Quelques extraits
« Vous êtes qui ? » demande le pit-bull humain qui garde l’entrée. Comme la vraie réponse à cette question prendrait des heures, Marc dit juste : « Marronnier ». Le vigile répète son nom dans son talkie-walkie. Un ange passe. Chaque fois qu’on sort, c’est pareil. « On vérifie sur la guest-list. » On prend les portiers de boîte pour des cerbères mais c’est faux : ils descendent directement du Sphinx de Thèbes. Leurs énigmes soulèvent de vrais problèmes existentiels. Marc se demande s’il a bien répondu. Finalement, le pit-bull capte un grésillement approbateur dans son oreillette. Marc existe ! Il est sur la liste, donc il est ! Le chambellan entrouvre avec déférence une cordelette pour le laisser passer. La foule s’écarte telle la mer Rouge devant Moïse, sauf que Marc est rasé de près. [P. 30]
Clio s’est assise sur les genoux de Marc. Or, bien que très fine, elle pèse assez lourd.
« Tu n’en as pas marre de sortir avec une star ? lui demande Marc. Tu ne préférerais pas coucher avec ta chaise ?
— What ? »
Elle le contemple de son regard vide.
« Eh bien, puisque tu es assise sur moi… Si tu sortais avec ta chaise, ça serait moi… (Il balaie l’air de sa main.) Je plaisantais… Just kidding, forget it.
— This guy is weird », dit Irène à Clio. [P. 58]
Qui sont tous ces gens ? Un cauchemar de disc-jockey. Des sauvages cravatés. Des dandies sales. Des aristocrates psychédéliques. Des lurons saturniens. Des noceurs divorcés. Des danseurs vénéneux. Des glandeurs besogneux. Des mendiants hautains. Des marionnettes nonchalantes. Des squatters crépusculaires. Des déserteurs belliqueux. Des cyniques optimistes. Bref, une bande d’oxymores ambulantes. [P. 72]
Marc opte en fin de compte pour sa danse préférée : la « Tachycardie ». Sur le sol, il sait ce qu’il veut.
Il veut une suave irréalité.
Il veut des musiques multicolores et des alcools à talons hauts. […]
Il veut voyager par fax. [P. 75]
Anne ne parlera pas de la mort. Elle est beaucoup trop belle pour mourir. Ce genre de filles ne sert qu’à vivre, à vivre et à aimer de toutes ses forces. Enfin, « ce genre de filles », c’est une image, car il n’en a jamais rencontré une pareille. Marc a tendance à généraliser trop vite. Il tente de rationaliser ce qui est en train de lui arriver, alors qu’il est déjà trop tard : il y a une bonne heure qu’il a sombré dans l’irrationnel, dans le déraisonnable, dans l’anticartésien, bref, une bonne heure qu’il est amoureux fou, pieds et poings liés, éperdu et perdu, comme dans ses poèmes. [P. 126]
(Oui, j’ai encore forcé sur les extraits, et alors ?)
BEIGBEDER, Frédéric. Vacances dans le coma. Paris : Librairie Générale Française, 2009. (Le Livre de Poche ; 14070). 149 p. ISBN 978-2-253-14070-2

















