Archive pour la catégorie ‘Littérature belge’

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Les lunettes de John Lennon ~ Armel Job

1 février 2011

Armel Job, je l’ai découvert il y quelques années déjà, grâce à une prof de français fabuleuse. Après avoir dévoré Les fausses innocences (coup de cœur) et La femme manquée, après avoir galéré sur le début du Conseiller de roi que j’avais finalement abandonné, Armel Job nous avait fait le bonheur de venir discuter de son œuvre en classe avec nous.

Le temps a passé, j’ai acheté Baigneuse nue sur un rocher, La reine des Spagnes et Helena Vaneck, que je n’ai bien sûr pas encore lus (état d’esprit n°1/état d’esprit n°2 x état d’esprit n°3 + PAL à  284 = multitude de livres endormis qui ne me font pas toujours envie). Et puis début janvier, cette couverture colorée me tape dans l’œil – et en plus c’est Armel Job  – j’embarque !

J’ai mis trois siècles pour lire ce roman, coupée à tout bout de champ dans mon élan, et c’est bien dommage, ça ne lui a pas donné bonne mine. Le roman s’ouvre sur Julius qui, en ajoutant de plus grosses bêtises à celles de Jean-François, se fait renvoyer à sa place de Saint-Boniface. Dans ce collège de jésuites, Jean-François, l’insolent par excellence, est une grande gueule de morale douteuse qui classe ses camarades par catégories : les poireaux et les autres. Le physique ingrat, la sensibilité exacerbée, la rêverie qui suscite les moqueries… Julius est bien sûr le poireau parfait.

Quelques années plus tard, Armel Job nous trimballe de Liège à Saint-Sauveur, en campagne belge. Jean-François vend du vin, Julius est pompiste dans une station Elf où il partage les horaires avec Kémal. S’entremêlent les aventures de la famille de Julius, censées pimenter le tout.

Les personnages, assez uniques pour certains, se croisent, font des mystères, des cachoteries, ce qui crée un enchevêtrement de malentendus. Pour les accentuer, certaines situations sont offertes sous plusieurs points de vue. Quant à la structure de l’histoire, elle devient parfois originale du fait de quelques transitions intéressantes. Les différents chapitres sont amenés comme les scènes d’une pièce de théâtre : on ne suit pas les personnages, on les retrouve grâce à d’autres.

Mais.

Il manque quelque chose de palpitant dans ce roman. Et l’apparition des lunettes de John Lennon dans la vie de Julius aurait pu (aurait dû ?) être ce quelque chose. Rien n’est fini, rien n’est abouti, même les personnages ne vont pas jusqu’au bout de ce qu’ils sont. Si les jolies comparaisons affluent pendant une centaine de pages, il n’en reste rien par après. Plusieurs débuts d’intrigues jalonnent les chapitres, emmêlés dans les allées et venues des personnages. Débuts d’intrigues systématiquement bâclés là où l’on était en droit d’attendre des chutes dignes de ce nom. Même la chute finale ne réussit pas à relever la barre. Passons sur le classement jeunesse qui m’a laissée perplexe et les lunettes de John qui paraissent déjà si loin. J’ai beaucoup aimé le début mais j’aurais préféré aimer la fin, ce qui m’aurait évité cette impression de platitude qui reste désormais suspendue à cette belle couverture.

 

Quelques extraits

Quelques instants après, soulevée par les jambes et par les bras, la victime apparut. Inerte, le cou en extension, la tête disloquée, bouche béante, pupilles révulsées. Mort. Le 306 sortit à l’horizontale devant les yeux horrifiés de l’assemblée à genoux. [P. 7]

 

— Mais je n’ai pas voulu… Je t’assure.

— Bien sûr, tu n’as pas voulu. Personne n’a jamais voulu. Mais, en attendant, le résultat est le même. Vous me pompez ! Voilà ce qu’il y a : vous me pompez !

— Enfin, papa…

— Arrête de m’appeler « papa ». Qu’est-ce que je t’ai fait, hein ? Tu me poursuis. Tu ne cherches qu’à m’humilier. D’abord, tu viens assister à ce procès ridicule. Pourquoi ? Pour te payer ma gueule ? Et ce n’était pas assez, bien sûr : tu as vu comment tu étais habillé ? En clown, Julius. Regarde-toi donc : un épouvantail. Le juge aurait pu t’expulser. Après ça, tu m’attends, tu laisses sortir tout le monde goutte à goutte, pour que personne n’ignore que le type fagoté comme l’as de pique planté au fond de la salle, c’est évidemment le fils de l’autre, l’ahuri qui demande un droit de visite pour son chien. Son chien ! Venons-en à son chien ! Il ne manquait que lui, naturellement ! Tu m’amènes ce chien qui ne m’aime pas, qui ne m’a jamais aimé, qui s’en tape de moi, comme ta mère, comme ta sœur, comme vous tous. Tu me le fourres dans les jambes. Tu m’obliges à le promener. Y a que me pisser dessus qu’il n’a pas fait. Et pour finir, le pompon : tu puises dans la caisse de ton patron, histoire de sucrer un avocat marron qui pouvait attendre, et tu viens me relancer alors que tu sais parfaitement que je suis incapable de te rembourser. Non, Julius, tu dépasses les bornes ! Est-ce que vous allez me lâcher un peu à la fin ? [P. 75-76]

 

La cruauté de son mal passé le faisait sourire, comme on sourit de la méchanceté d’une vieille parente disparue, sans plus lui en vouloir vraiment, content d’avoir fait ce qu’on a pu quand on la fréquentait, autant que soulagé d’en être à jamais débarrassé. [P. 104]

 

JOB, Armel. Les lunettes de John Lennon. Namur : Mijade, 2010. 285 p. ISBN 978-2-87423-056-1

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Une forme de vie ~ Amélie Nothomb

22 septembre 2010

Quatrième de couverture

« Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau. » Amélie Nothomb

(Quatrième de couverture on ne peut plus explicative, comme d’habitude…)

Divagation personnelle

Une forme de vie est un roman en partie épistolaire qui nous emmène dans une retenue pleine d’une franchise fraîche et honnête, une retenue toute nothombienne donc. Le roman part d’une lettre reçue en 2008. Melvin Mapple, un soldat obèse et américain basé en Irak écrit à Amélie Nothomb pour lui dire qu’il « souffre comme un chien » et qu’il sait qu’elle le comprendra. Aussi inattendue pour l’une que pour l’autre, une amitié commence à se tisser dès les premiers échanges.

C’est à travers cette correspondance singulière que l’auteur aborde en long et en large la question du monde épistolier. La lecture de ce dernier roman m’a laissé une impression très différente de celle que j’avais en terminant les précédents. Ici, la majorité de ce que j’ai lu m’a fait l’effet d’un besoin intense d’être dit. Les pensées y sont livrées comme d’elles-mêmes, contrôlées mais tenues par un besoin pressant de sortir, d’être partagées avec le plus grand nombre.

Si le thème de l’obésité et ses dérivés tient une grande place dans cette histoire, ce qui a véritablement capté mon intérêt, ce sont les propos de l’auteur sur son amour pour la correspondance. À travers Melvin Mapple, Amélie Nothomb dresse non pas un mais une multitude de portraits de lecteurs qui s’essaient à l’art épistolaire en écrivant à leur écrivain préféré. À plusieurs reprises, je me suis d’ailleurs mise à penser au but de l’auteur. Car il va sans dire que son courrier dans les mois à venir changera certainement. Écrire publiquement qu’elle préfère les « missives brèves » et que le fait qu’on lui « demande des services énormes [la] sidère » suscitera-t-il l’effet escompté ? Si tant est bien sûr, qu’il y en ait un…

Un style toujours aussi savoureux au service d’une imagination délicieuse, une manière de dire les choses qui retient l’attention, une ironie délicate, un besoin de se faire comprendre… Une œuvre qui me parle, toujours. Et puis l’explication du titre à elle seule vaut le détour.

 

Quelques extraits

Vous voyez, j’ai ici une vie de merde. Si j’existe pour vous, c’est comme si j’avais une autre vie ailleurs : la vie que j’ai dans votre pensée. Ce n’est pas que je veux être imaginé par vous : je ne sais quelle forme prend votre pensée pour moi. Je suis une donnée dans votre cerveau : je ne tiens pas tout entier dans ce que j’incarne à Bagdad. Ça me console. [P. 61]

 

Si Melvin était un artiste, je l’avais privé d’une qualité essentielle à l’art : le doute. Un artiste qui ne doute pas est un individu aussi accablant qu’un séducteur qui se croit en pays conquis. Derrière toute œuvre, se cache une prétention énorme, celle d’exposer sa vision du monde. Si une telle arrogance n’est pas contrebalancée par les affres du doute, on obtient un monstre qui est à l’art ce que le fanatique est à la foi. [P. 84-85]

 

Tout écrivain contient un escroc [...]. [P. 145]

 

NOTHOMB, Amélie. Une forme de vie. Paris : Albin Michel, 2010. 168 p. ISBN 978-2-226-21517-8

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