Archive pour la catégorie ‘Littérature par nationalité’

h1

L’attrape-coeurs ~ J.D. Salinger

25 février 2012

Il y a des livres comme ça, vous savez qu’ils sont pour vous. Il y a l’auteur et ce que vous savez de lui, il y a les auteurs qui en parlent, il y a les auteurs qui vous en parlent… Puis il y a les gens qui vous en parlent et ce qu’ils représentent pour vous. Quand vous commencez enfin votre lecture, il y a les gens de qui l’auteur vous parle. Et là, quelque chose quelque part à un moment donné  touche le mil : ça vous parle.

Pendant trois jours qui ont duré deux semaines, j’ai suivi Holden Caulfield et il m’a suivie partout : il était dans mon sac ; j’étais dans ses mots. Reculant l’instant où il devra annoncer à ses parents qu’il s’est encore une fois fait renvoyer, il fuit son école et retourne à New York où il déambule sans but. Son errance, mêlée à son esprit en éveil, deviendra peu à peu un voyage initiatique.

J’avançais dans le roman comme on se laisse aller doucement dans un bain brûlant et j’avais sans cesse envie de crier : « Mais oui !!! Tout est lié !!! » De cette anecdote sur un exercice vécu en cours d’expression orale où chaque élève devait se lever à tour de rôle pour raconter une histoire la plus cohérente possible, au risque de s’entendre hurler « Digression ! » par tous les autres s’il dérapait (ah ! Le chapitre 24…), à ce rencard avec Sally, foireux et tellement authentique, qu’on attend vaguement pendant la moitié du roman (ah ! Le chapitre 17…), sans oublier cette précieuse conversation avec un ancien professeur (ah ! encore ce chapitre 24…), on rit, on s’attendrit, on prend notre narrateur en pitié mais au final, on ne fait que regarder Holden se débattre avec la vie.

Holden est un menteur cynique et lunatique à l’air paumé et rêveur. Il promène sa fausse naïveté, fait des ponts entre ses décisions prises sur des coups de tête, et puis il balance des vérités terribles dans une sorte d’insouciance désabusée. Il observe le monde, la société, les gens, leur comportement. Il réfléchit sans y penser, projetant des films qu’il est le seul à voir. Il nous fait rencontrer des tas de gens et ne nous donne que leur caricature amère, mais le lecteur sait qu’il ne les aurait sans doute pas mieux définis. Parce que tout le monde a un Holden Caulfield caché quelque part en lui. Cet Holden influençable, influencé, influenceur. Cet Holden qui ne sait pas de quoi demain sera fait et qui s’en fout pas mal. Cet Holden critique qui vomit le monde à force de le détester par à-coups. Cet Holden exalté qui a juste envie de tout plaquer subitement et de foutre le camp, de partir loin. Cet Holden qui suit la vague et qui fabule pour s’adapter parce qu’il n’a rien d’un surfeur.

Un truc qui me tue. Je suis toujours à dire « Enchanté d’avoir fait votre connaissance » à des gens que j’avais pas le moindre désir de connaître. C’est comme ça qu’il faut fonctionner si on veut rester en vie. [P. 109]

Ce personnage a un rapport fascinant à la généralisation. Son monde est rempli de détails, de répétitions et de généralités auxquelles il ne veut pas appartenir. Et pourtant, il ne fait que s’y fondre. Il se laisse vivre, sans demi-mesure, attrape au vol les émotions qui passent et se retrouve déprimé, écoeuré, énervé par tout et n’importe quoi. Surtout par les gens.

Les gens remarquent jamais rien. P. 19 /  Les gens veulent jamais vous croire. P. 50 /   Les gens applaudissent quand il faut pas. P. 105 /   Vos commissions, les gens les font jamais. P. 182 / Les gens veulent jamais admettre que quelque chose est vraiment quelque chose. P. 207

 Au-delà de ça, il y a le style : une oralité, une spontanéité, qui va si bien à la déprime trompeuse du personnage. Toutes ces pensées subjectives, sans ce ton las et impudent, n’irradieraient jamais le lecteur aussi puissamment. J’aurais tellement voulu pouvoir le lire dans sa langue originale…

Il y avait si longtemps que je n’avais pas vécu une histoire d’amour avec un roman ! Que je ne m’étais plus aventurée là où le sens vous éblouit à toutes les pages… L’attrape-cœurs est typiquement l’un de ces romans qui gonflent la poitrine, font trembler les lèvres et frémir les narines. Le genre de roman qui vous fait tourner en rond sur un tapis de 170x115cm en relisant mille fois mille passages juste après l’avoir terminé. Un roman qui fait battre le cœur comme un fou, juste parce qu’il vous dit toutes ces choses existentielles auxquelles vous pensez souvent sans pouvoir ni vouloir y mettre des mots… Ce roman vous dit toutes ces choses sans même les dire, et rien qu’avec des mots.

 

D’autres extraits

— Et vous ne vous faites aucun souci pour votre avenir ?

— Oh oui bien sûr. Bien sûr que je me fais du souci pour mon avenir. » J’ai réfléchi une minute. « Mais pas trop, quand même. Non, pas trop quand même.

— Ça viendra », a dit le père Spencer. « Ça viendra un jour, mon garçon. Et alors il sera trop tard. » [P. 24]

 

Quand j’ai été prêt à partir, avec mes valoches et tout, je me suis arrêté un petit moment près de l’escalier et j’ai jeté un dernier regard sur le couloir. J’avais les larmes aux yeux, je sais pas pourquoi. J’ai mis ma casquette sur ma tête et tourné la visière vers l’arrière comme j’aime et alors j’ai gueulé aussi fort que j’ai pu Dormez bien, espèces de crétins. Je parierais que j’ai réveillé tous ces salopards de l’étage. Et puis je suis parti. Un abruti avait jeté des épluchures de cacahuètes sur les marches de l’escalier ; un peu plus je me cassais la figure. [P. 68]

 

Elle s’est mise à danser un boogie-woogie avec moi mais pas ringard, tout en souplesse. Elle était vraiment douée. Je la touchais et ça suffisait. Et quand elle tournait sur elle-même, elle tortillait du cul si joliment. J’en restais estomaqué. Sans blague. Quand on est allés se rasseoir j’étais à moitié amoureux d’elle. Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles et alors on sait plus où on en est. Les filles. Bordel. Elles peuvent vous rendre dingue. Comme rien. Vraiment. [P. 92]

 

Dans le parc c’était infect. Il faisait trop froid mais le soleil se montrait toujours pas, et on avait l’impression qu’il y avait rien dans le parc que les crottes de chiens et les mollards et les mégots des vieux et que si on voulait s’asseoir tous les bancs seraient mouillés. De quoi vous foutre le bourdon, et de temps en temps, en marchant, sans raison spéciale, on avait la chair de poule. On pouvait pas se figurer que Noël viendrait bientôt. On pouvait pas se figurer qu’il y aurait encore quelque chose qui viendrait. [P. 145]

(Oui, Zatounette, je me suis encore lâchée sur les extraits… J’en ai mille autres encore mais ils sont beaucoup plus longs et puis j’attends que tu le lises pour t’en parler !)

SALINGER, Jerome David. L’attrape-coeurs. Paris : Pocket, 2010. 252 p. ISBN 978-2-266-12535-2

h1

La Voleuse de livres ~ Markus Zusak

20 novembre 2011

La voleuse de livres a fait escale chez moi grâce à Liyah, qui en a fait un livre voyageur. Au final, ce roman est une très belle surprise ! Je ne m’attendais pas à autant d’émotions, de fluidité et de finesse.

Après avoir rencontré Liesel Meminger, une fillette de 9 ans au début de cette histoire, après avoir fait la connaissance de ses parents adoptifs Hans et Rosa Hubermann, après l’avoir regardée faire les quatre cents coups avec son ami Rudy Steiner, après avoir accompagné Max, le Juif, le lutteur, symbole de la volonté de tenir, de lutter pour vivre… il n’y a qu’une chose que l’on puisse regretter : que le roman se lise si vite !

Lorsqu’en 1939, Liesel est confiée à ce couple d’Allemands au milieu d’une Allemagne gangrénée par le nazisme, on ne s’attend pas au bonheur. Encore moins quand dès la première page, c’est la Mort qui nous accueille. C’est une narratrice étrange, la Mort, attendrissante et fascinante, elle reste dévastatrice et ne manque pas d’humour ! Son jugement apporte tour à tour de la froideur, de la douceur, de la désolation et même de l’ironie. Elle raconte en planant sur l’Histoire, sur les événements qu’elle a marqués au fer rouge comme sur les jours heureux de Liesel et Rudy. Mais son ton, sincère, serre le cœur dès que l’histoire commence à se déplier.

Ce roman est avant tout porté par la volonté des personnages d’être heureux. Une bataille de neige dans un sous-sol glacial, le goût des pommes volées au fermier sous la menace de sa hache, le bonheur d’apprendre à lire en cachette à 3h du matin… Des joies éphémères mais intenses, qui prennent dans ce climat angoissant chargé de haine électrique et de peur coupable une ampleur incroyable. Ces moments de contraste avec le mal-être ambiant vous grossissent le cœur.

En faisant la part belle à la lecture, plus qu’une belle histoire, l’auteur nous écrit un message d’espoir. Alors que la censure fait rage, Liesel trouve le moyen de voler des livres pour ensuite s’évader à travers leurs mots.  Elle m’a d’ailleurs beaucoup fait penser à Matilda dans son violent désir d’apprendre.

Du début à la fin, des mots allemands parfument le texte, rappelant d’un coup l’époque, le lieu et le danger omniprésent. Mais conjugués en français, empreints de la sensibilité des personnages, ces mots prennent d’autres sens, d’autres chemins.

Avec un style très imagé, truffé de superbes métaphores, La Voleuse de livres est une ode au pouvoir des mots. La Mort en fait des entités vivantes ; leur présence devient presque physique. Un roman bouleversant d’humanité.

 

Quelques extraits

La dernière fois que je l’ai vue, c’était rouge. Le ciel ressemblait à de la soupe qui frémit. Il était brûlé par endroits. Des miettes noires et du poivre parsemaient cette substance écarlate.

Un peu plus tôt, dans cette rue qui ressemblait à des pages tachées d’huile, des enfants jouaient à la marelle. En arrivant, j’entendais encore les échos de leur jeu. Les pieds qui frappaient le sol. Les petites voix qui riaient et les sourires comme du sel, mais déjà en train de pourrir.

Et puis les bombes. [P. 21]

 

Petit à petit, la pièce rétrécit, jusqu’à ce que la voleuse de livres puisse atteindre les livres en quelques pas. Elle passa le dos de la main le long de la première étagère, écoutant le frottement de ses ongles contre la moelle épinière de chaque volume. On aurait cru le son d’un instrument de musique ou le rythme saccadé d’une fuite. Elle utilisa ensuite les deux mains et fit la course entre les rangées. Et elle rit à gorge déployée, d’un rire haut perché. Quand elle s’arrêta, un peu plus tard, elle recula et resta plusieurs minutes au milieu de la pièce, le regard allant des étagères à ses doigts et de ses doigts aux étagères.

Combien de livres avait-elle touchés ? Combien en avait-elle palpés ?

Elle recommença alors, plus lentement, cette fois, la paume des mains tournée vers les livres pour mieux sentir le dos de chacun. C’était un toucher magique, de la beauté pure, tandis que des rais de lumière brillante tombaient d’un lustre. A plusieurs reprises, elle faillit prendre un volume, mais elle n’osa pas déranger le parfait ordonnancement des étagères. [P. 161]

 

Un tout grand merci à Liyah pour ce livre voyageur qui a fait l’objet d’une lecture commune organisée par Angelebb avec Frankie, Meldc, Stellade, LIZI, Gr3nouille2010,… (liens à venir)

 C’est un roman qui entre aussi dans le challenge de Georges

ZUSAK, Markus. La Voleuse de livres. Paris : Pocket, 2008. 633 p. ISBN 978-2-266-17596-8

h1

Désolations ~ David Vann

24 octobre 2011

Skilak Lake, Péninsule de Kenai, Alaska. Un mariage se meurt lentement. Et quelle claque !!!

Trente ans qu’ils en parlent, qu’il en parle, Gary : construire une cabane au milieu de rien sur une île située à 3km de leur maison, sur le Skilak Lake, et y vivre. Tous deux retraités, Irene et Gary peuvent enfin se consacrer à ce rêve. Mais Irene n’a jamais cru à ce projet ridicule que Gary a réussi au fil du temps à imposer comme le leur. Et lorsqu’enfin tout est sur le point de se concrétiser, sa tête, son corps, par tous les moyens, disent stop. Autour du rêve de Gary, la paranoïa d’Irene se déploie. A moins que ce ne soit la lucidité ?

Malgré la pluie qui martèle, malgré le vent qui cingle, malgré la tempête qui fulmine, malgré les températures beaucoup trop basses, malgré le brouillard, cette nappe blanche aveuglante, Gary emmène Irene sur Caribou Island, petite île désolée avant même de les voir arriver. Intraitable, impatient, Gary ne tient pas compte des éléments déchaînés : la cargaison de rondins doit être déposée ce soir sur l’île. Cette scène saisissante aura des conséquences épouvantables pour Irene, en proie depuis lors à d’intenses maux de tête desquels aucun antibiotique ne vient à bout. Elle n’a plus que son ironie noire ; sa douleur la rend sèche.

A l’histoire de ce couple viennent s’ajouter celles de six autres personnages. Mark, leur fils, et sa copine Karen. Rhoda, leur fille, qui aime Jim. Jim qui tombe sous le charme de Monique et se perd rapidement dans les méandres de ses désirs. Monique, qui forme avec son petit ami Carl, un couple de touristes californiens venus parfaire leurs malheurs en Alaska. Cette famille, ces gens, sont tout à fait ordinaires… A ceci près qu’ils sont, chacun à leur manière, des façonneurs de désolations. Tous devraient être heureux ; tous dérivent, englués dans leurs tourments. La folie les guette. Ce roman raconte leur dernier sursaut avant le vrai désespoir.

Souvent, ces personnages explosent quand ils sentent que la conversation est vaine et créent par là un réflexe de survie dans le rythme plat et inchangeable de leur existence. Quelque chose pèse en permanence sur la vie de chacun d’entre eux. Une peur s’insinue dans la routine froide quand de petits changements surviennent. C’est que le mensonge est au cœur de leur existence… Tous se voilent la face en se mentant d’abord à eux-mêmes. Il ne faudrait pas qu’une révélation enraye le système ! Oui, ces personnages, ont tous un profond malaise ancré en eux. Un malaise oppressant complètement exacerbé par la plume de David Vann, qui crée un à un dans notre imaginaire des personnalités inconsciemment perturbées. Chacun des personnages voit son avenir devenir incertain, les promesses de joie leur échapper.

Désolations se construit en poussant à l’extrême le sentiment humain que tout dans notre vie n’est que répétition, en intensifiant la sensation désagréable que nos travers nous emmèneront toujours vers les mêmes remous intérieurs, les mêmes échecs. Et si tout ce qu’on avait était en fait une idée, un tour rassurant de notre imagination ?

Le style imperturbable et sec renvoie à cette sensation de réclusion : les personnages sont isolés par la nature ; l’isolement est devenu leur nature. Les solitudes sont accentuées par le froid. Et si les descriptions climatiques sont assez spectaculaires, elles vont de pair avec la blancheur et l’humidité de paysages à couper le souffle, qui portent l’histoire à bout de bras.

De façon surprenante, l’humour tient une place importante. Il bouscule les dialogues tendus, des réactions explosives et les situations angoissantes. Tandis qu’Irene et Gary s’attachent à se punir insidieusement par des moyens détournés et très psychologiques, l’on pouffe avec surprise en retrouvant Monique la garce dans des dialogues spontanés et moqueurs. D’ailleurs, ces dialogues, parlons-en ! Atypiques, ils déroutent par leur absence de signes rappelant l’oralité. Aucun guillemet, aucun tiret, juste le verbe “dire”… comme si les paroles des personnages n’étaient que pensées.

Désolations traîne son ambiance de naufrage derrière lui bien après la lecture. C’est un roman qui s’engouffre en vous. En incrustant dans votre œil des personnages rongés par la routine morne du grand nord, dont ils restent presque volontairement prisonniers, ce roman majestueux vous souffle un air violent et froid. Ce froid qui envoûte, paralyse les sens.

 

Quelques extraits

Gary regardait le lac à travers les arbres par la fenêtre en mangeant son saumon, il savait qu’il aurait dû se sentir chanceux, mais il n’éprouvait rien d’autre qu’une légère terreur au fond de lui à l’idée de ne pas savoir comment passer la journée, comment meubler les heures. Il avait ressenti cela toute sa vie adulte, surtout le soir, surtout quand il était célibataire. Après le coucher du soleil, le laps de temps avant le sommeil ressemblait à une impossible étendue menaçante, un vide infranchissable. Il n’en avait jamais parlé à personne, pas même à Irene. Cela risquait de le faire passer pour déficient, d’une manière ou d’une autre. Il doutait que quelqu’un le comprenne vraiment. [P. 41]

 

Rhoda voyait bien que quelque chose clochait, qu’il y avait quelque chose d’anormal. Elle regarda Carl, mais il était captivé par le tiramisu, les yeux rivés dessus tandis qu’il en savourait chaque petite bouchée de la pointe de sa cuillère. Il avait un rapport bizarre à la nourriture.

Carl, dit Monique. T’es pas obligé de baiser avec ton tiramisu. Tu peux te contenter de le manger. Et elle adressa un clin d’œil à Rhoda.

Carl ne leva même pas les yeux. Merci Monique, dit-il. J’éprouve plus de plaisir avec ce bol que j’en ai jamais eu avec toi. [p. 119]

Tu auras intérêt à prendre soin de moi si je dois subir une intervention, dit Irene.

Quoi ? demanda Gary.

Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu t’enfuis toujours dès qu’il y a quelque chose de désagréable. Mais si j’ai droit à une intervention, tu seras à mon chevet matin, midi et soir. Je cracherai des glaires et du sang dans ta main et tu feras en sorte que ça te plaise.

Seigneur, Irene.

Je suis sérieuse. J’accepterai pas ta faiblesse merdique, cette fois-ci.

Maman, dit Rhoda. Je suis sûre que Papa sera là pour toi, et moi aussi.

Tu seras là pour moi, dit Irene. Mais ton père va fuir. Tiens, nos plats sont prêts. Je vais les chercher.

Désolée, Papa, dit Rhoda quand sa mère se fut éloignée.

C’est pas grave. Elle devient un peu folle, c’est tout. Rien de bien nouveau.

Tu n’es pas juste envers elle, Papa.

On s’en fout. Ce qui est juste n’a jamais d’importance. Personne n’en tient compte, au final. [P. 161]

 

Elle refusait toujours de le regarder et Gary sentit presque qu’il aurait dû faire un effort en cet instant, dire quelque chose pour combler la distance, faire la paix. Peut-être s’excuser pour la nuit dernière, pour lui avoir dit qu’il pensait mériter une meilleure épouse qu’elle. Mais elle l’avait attaqué la première et il n’avait pas vraiment envie de faire un effort. Il se sentait frigorifié. Il pensa pour une étrange raison à Ariane et au passage de Catulle où dans le cœur de sa promise gît un labyrinthe de chagrin, peut-être parce que les épaules d’Irene étaient voûtées. Il ne voyait pas son visage, mais à la voir scruter ainsi la neige, tout semblait perdu. Il ne se souvenait pas des vers en latin. Ariane regardait Thésée prendre la mer sur son navire, l’abandonner tout comme Énée le ferait avec Didon, et comme Gary envisageait, depuis des années, sans doute même des décennies, de le faire avec Irene. Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences. Difficile de savoir ce qui était vrai. Une part de lui-même voulait s’excuser, l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait qu’elle au monde, mais ce n’était qu’un réflexe, une habitude à laquelle il ne fallait pas se fier.

Je vais scier des rondins, dit-il. [P. 229]

 

D’autres avis :

Primprenelle / Lasardine / Calypso / Lisalor / Stephie / Craklou / Richard / Jostein

 

Un grand merci à PriceMinister pour m’avoir envoyé Désolations dans le cadre de ses matchs de la Rentrée Littéraire !

 

5/7

VANN, David. Désolations. Paris : Gallmeister, 2011. (Nature Writing) 296 p. ISBN 978-2-35178-046-6 

h1

Vacances dans le coma ~ Frédéric Beigbeder

11 septembre 2011

Un bon petit Beigbeder quand la météo est désespérante, que n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Pour se remonter le moral, le temps d’une soirée ou d’une courte nuit, pour déguster les jeux de mots, glousser et sourire, en coin ou pas.

Souvenez-vous, j’avais commencé par celui-ci pour enchaîner avec celui-là… J’ai finalement attendu un peu pour me jeter sur Vacances dans le coma, car la monomaniaque que je suis aime aussi prendre son temps et faire durer le plaisir.

Dans ce deuxième roman mettant en scène Marc Marronnier, son double de fiction, Beigebder lacère autant qu’il caresse la jet-set qui lui est si familière, mais toujours avec humour. Oui, encore un roman-slogans, encore une succession de phrases cultes si la critique n’était pas si braquée sur des préjugés niais, sur la tronche de l’auteur et ses excès.

Treize chapitres pour suivre pendant treize heures ce chroniqueur mondain dans l’une de ces soirées VIP qui construisent sa routine. Les Chiottes ouvrent leurs portes à Paris et l’inauguration tant attendue de cette boîte de nuit hyper branchée sera animée par un vieil ami de Marc, Jocelyn du Moulin, devenu Joss Dumoulin, célèbre disc-jockey aux succès internationaux. Invité, Marc va y traîner sa curiosité lâche et nous emmener dans ce monde hyper fermé qui fait bander les lecteurs de la presse people.

Vacances dans le coma est une fresque alcoolisée et psychédélique où l’on voit émerger des conversations nocturnes entre des gens qui ne se comprennent pas, où l’on cultive le décalage. Le roman se fait panorama acide, passant en revue les invités et leur débauche heure après heure. « L’élite nocturne des pays occidentaux » est rassemblée pour l’occasion dans une liste où figurent également Jean-Baptiste Grenouille ou Patrick Bateman… Il faut bien le dire, Beigbeder ne serait pas Beigbeder sans comparaisons efficaces et associations de références succulentes.

Et bien sûr, Hyde est de sortie : subitement méchant et grossier avec les femmes, Marc Marronnier est un dégonflé capable de tout. Totalement paradoxal, il enchaîne les bourdes volontaires, arrivant même à nous expliquer qu’il aime décevoir, car

« Plaire aux gens, c’est vite ennuyeux. Leur déplaire sans arrêt, c’est assez désagréable. Mais les décevoir régulièrement et avec application, ça, c’est de bon aloi. La déception est un acte d’amour : elle rend fidèle. “Comment Marronnier va-t-il encore nous décevoir cette fois-ci ?” »

Je ne dirais pas que Marc Marronnier évolue… Il s’enfonce continuellement, toujours plus profondément dans ses lubies. Et forcément, moi, je jubile ! Dès les premières affirmations piquantes, on retrouve l’amertume et le masochisme de ce personnage ravagé par toutes ces soirées qu’il connaît trop bien et auxquelles il continue de se traîner. Marc Marronnier est un jeune lâche désabusé qui, entre deux cocktails et deux pensées pour les nymphomanes qu’il va s’envoyer, sort des Post-it sur son tabouret de bar pour écrire une listes de choses à oublier… Marc Marronnier est antipathique, pathétique, macho et con. Marc Marronnier est mélancolique, amoureux, lucide et touchant. Vous avez le droit de le trouver excessivement prétentieux et énervant (et de confondre pour de bon personnage et auteur) ; il reste pour moi excessivement drôle.

J’aime énormément le recul que Marc peut prendre parfois vis-à-vis de ce monde formaté pour la déchéance (on se souviendra d’une scène particulièrement barbare et (trop ?) détonante aux chiottes des Chiottes un peu avant 6h du matin) auquel il appartient. Dans cet amas de fêtards friqués et déglingués, Marc oscille entre lucidité et transformation en déchet humain. Même en ayant conscience par intermittences de sa propre dépravation, de la névrose navrante qui l’entoure, il plonge comme les autres, tête baissée dans la nuit pour ne pas voir le jour aveuglant et sa lumière qui broie les repères. 

Et finalement, que l’auteur se mette en scène dans des délires mondains, qu’importe ? Libre à lui de faire de sa vie un tel chaos organisé. Ça ne devrait pas avoir d’importance pour le lecteur qui s’aventure jusqu’à l’avant-dernière page et y trouve ceci : « Demain est un bisou dans le cou ».

 

Quelques extraits

« Vous êtes qui ? » demande le pit-bull humain qui garde l’entrée. Comme la vraie réponse à cette question prendrait des heures, Marc dit juste : « Marronnier ». Le vigile répète son nom dans son talkie-walkie. Un ange passe. Chaque fois qu’on sort, c’est pareil. « On vérifie sur la guest-list. » On prend les portiers de boîte pour des cerbères mais c’est faux : ils descendent directement du Sphinx de Thèbes. Leurs énigmes soulèvent de vrais problèmes existentiels. Marc se demande s’il a bien répondu. Finalement, le pit-bull capte un grésillement approbateur dans son oreillette. Marc existe ! Il est sur la liste, donc il est ! Le chambellan entrouvre avec déférence une cordelette pour le laisser passer. La foule s’écarte telle la mer Rouge devant Moïse, sauf que Marc est rasé de près. [P. 30]

 

Clio s’est assise sur les genoux de Marc. Or, bien que très fine, elle pèse assez lourd.

« Tu n’en as pas marre de sortir avec une star ? lui demande Marc. Tu ne préférerais pas coucher avec ta chaise ?

— What ? »

Elle le contemple de son regard vide.

« Eh bien, puisque tu es assise sur moi… Si tu sortais avec ta chaise, ça serait moi… (Il balaie l’air de sa main.) Je plaisantais… Just kidding, forget it.

— This guy is weird », dit Irène à Clio. [P. 58]

 

Qui sont tous ces gens ? Un cauchemar de disc-jockey. Des sauvages cravatés. Des dandies sales. Des aristocrates psychédéliques. Des lurons saturniens. Des noceurs divorcés. Des danseurs vénéneux. Des glandeurs besogneux. Des mendiants hautains. Des marionnettes nonchalantes. Des squatters crépusculaires. Des déserteurs belliqueux. Des cyniques optimistes. Bref, une bande d’oxymores ambulantes. [P. 72]

 

Marc opte en fin de compte pour sa danse préférée : la « Tachycardie ». Sur le sol, il sait ce qu’il veut.

Il veut une suave irréalité.

Il veut des musiques multicolores et des alcools à talons hauts. […]

Il veut voyager par fax. [P. 75]

 

Anne ne parlera pas de la mort. Elle est beaucoup trop belle pour mourir. Ce genre de filles ne sert qu’à vivre, à vivre et à aimer de toutes ses forces. Enfin, « ce genre de filles », c’est une image, car il n’en a jamais rencontré une pareille. Marc a tendance à généraliser trop vite. Il tente de rationaliser ce qui est en train de lui arriver, alors qu’il est déjà trop tard : il y a une bonne heure qu’il a sombré dans l’irrationnel, dans le déraisonnable, dans l’anticartésien, bref, une bonne heure qu’il est amoureux fou, pieds et poings liés, éperdu et perdu, comme dans ses poèmes. [P. 126]

(Oui, j’ai encore forcé sur les extraits, et alors ?)

BEIGBEDER, Frédéric. Vacances dans le coma. Paris : Librairie Générale Française, 2009. (Le Livre de Poche ; 14070). 149 p. ISBN 978-2-253-14070-2

h1

L’ombre du vent ~ Carlos Ruiz Záfon

7 septembre 2011

Voici enfin le billet que j’aurais dû écrire en même temps que ma petite Zatounette il y a deux mois… LE billet tant attendu… Et attention, c’est un sublime coup de cœur !!!

Car L’ombre du vent est une merveille, un roman magistral qui contient une magie fine. Si l’on sent sa présence dès les premières lignes, on la comprend seulement en approchant des dernières. L’ombre du vent est de l’ordre de ces romans dont les personnages vous hantent jusque dans vos rêves, puis s’évanouissent quelques temps pour mieux revenir vous surprendre au tournant de l’histoire.

C’est une boucle de mystères qui accaparent votre esprit dans une atmosphère sombre où Barcelone est un personnage à part entière, se mouvant dans un brouillard qui se pourlèche. Dans une ambiance de fin de siècle que seules viennent troubler les avancées technologiques en fleur, Daniel Sempere narre son histoire avec une détermination pleine de passion. En 1945, pour ses dix ans, son père l’emmène dans le Cimetière des Livres Oubliés où perdure une coutume particulière. C’est là qu’il rencontre pour la première fois l’auteur Julián Carax…

 « La coutume veut que la personne qui vient ici pour la première fois choisisse un livre, celui qu’elle préfère, et l’adopte, pour faire en sorte qu’il ne disparaisse jamais, qu’il reste toujours vivant. C’est un serment très important. Pour la vie. »

Ce jour-là, en choisissant L’ombre du vent de Julián Carax, Daniel entre de plain-pied dans la vie de cet auteur méconnu dont la prose l’émerveille. Au cœur d’un monde fait de livres, de libraires, de bouquinistes, le lecteur est d’abord happé par les sentiments de cet enfant qui rêve d’une vie d’écrivain et qui commence doucement à traquer des rumeurs et chercher des informations à recouper.

C’est un roman fait de solitudes, d’absences et de disparitions qui tissent entre elles des nuits sans sommeil. Pourquoi Julián Carax est-il si peu connu malgré son indéniable talent ? Comment se fait-il que ses romans aient presque tous été brûlés ? L’enquête de Daniel devient rapidement obsédante, pour lui comme pour le lecteur. En remuant un passé qui ne lui appartient pas, il fait connaissance avec les témoins d’une vie si mystérieuse qu’elle frôle le fantastique. Au Collège San Gabriel vers 1914, entre la Haute Société et les petites gens, les prémices de notre histoire se dessinent ; là où des révélations troublantes commencent à se succéder subtilement. Avec l’aide Fermín, ancien espion international converti en clochard bavard et recueilli par les Sempere, Daniel sombrera peu à peu dans une affaire passionnante qui ne le concerne pas. Alors, aux quatre coins d’une Barcelone froide, placide et inquiétante, le lecteur déambule, avide et fasciné.

Oui, c’est un roman fascinant. Entre secrets, passions dévorantes et histoires d’amour parallèles, c’est un roman qui se savoure page après page et jour après jour là où d’autres se dévoreraient sauvagement. Ici, l’atmosphère est à la prudence, à la nuit et au mystère. On y trouve des personnages vivant dans l’ombre, encerclés par la noirceur méfiante de l’après-guerre et la justice claudicante infestée d’abus de pouvoir terrifiants. Il faut mentir pour garder en vie les gens qu’on aime mais il faut aussi comprendre que tout a une histoire. Pas question de se ruer au cœur de l’intrigue sans réfléchir.

Mais, lancé sans hésitation dans ces sombres aventures, le lecteur ignore encore que les personnages de Zafón le hanteront pour longtemps. La richesse de ces personnages de fiction donne lieu à un réalisme envoûtant sous cette plume rythmée et mélodieuse, faite de métaphores à couper le souffle et d’aphorismes percutants.

Les poupées russes auxquelles Daniel fait référence pour parler de L’ombre du vent de Julián Carax peuvent sans conteste dépeindre les méandres emmêlés de notre Ombre du vent. Zafón y dessine une intrigue qui tenaille le lecteur, embrouillée mais si claire, qui ne tient qu’à quelques fils liant ces personnages et leurs silences. Même Barcelone, brumeuse, veille, ses rues noires aux aguets. Et l’on en vient doucement à se dire que ce titre, loin d’être un simple rappel de L’ombre du vent de Julián Carax, achève une parfaite mise en abyme : L’ombre du vent est un roman unique et nous l’avons entre les mains.

Six cents pages pour reconstituer la vie d’un auteur inconnu et l’empêcher de tomber dans l’oubli… Quelle ambition, quelle force, pour ce pari plus que réussi ! L’ombre du vent est un grand roman qui marque la vie d’un lecteur. Car il est impossible d’échapper à son charme impalpable. Il prend vos sens, se les approprie.

 

Quelques extraits

De la mer arrivait au galop une chape de nuages chargés d’électricité. J’aurais dû me mettre à courir pour échapper à l’averse imminente, mais les paroles de cet individu commençaient à produire leur effet. J’avais les mains et les idées tremblantes. Je levai les yeux et vis l’orage se répandre comme des taches de sang noir entre les nuages, masquant la lune, étendant un manteau de ténèbres sur les toits et les façades de la ville. J’essayai de presser le pas, mais l’inquiétude me rongeait et je marchais, poursuivi par la pluie, avec des pieds et des jambes de plomb. Je m’abritai sous l’auvent d’un kiosque à journaux, tâchant de mettre mes pensées en ordre et de prendre une décision. Un coup de tonnerre éclata tout près, comme le rugissement d’un dragon passant l’entrée du port, et je sentis le sol vibrer sous moi. Quelques secondes plus tard, la mince et fragile lumière de l’éclairage électrique qui dessinait murs et fenêtres s’évanouit. Le long des trottoirs transformés en torrents, les réverbères clignotaient, s’éteignant comme des bougies sous le vent. On ne voyait pas une âme dans les rues, et l’obscurité de la panne de courant se répandit, accompagnée d’effluves fétides qui montaient des bouches d’égout. La nuit se fit opaque et impénétrable, la pluie devint un suaire de vapeur. « Pour une femme comme elle, n’importe qui perdrait le sens commun… » Je remontai les Ramblas en courant, avec une seule pensée en tête : Clara. [P. 77]

 

Apparemment, Carax était pianiste la nuit dans un lieu mal famé de Pigalle, et il écrivait le jour dans une mansarde misérable du quartier Saint-Germain. Paris est la seule ville du monde où mourir de faim est encore considéré comme un art. [P. 91]

 

— Et maintenant, que vas-tu me dévoiler que je n’aie pas encore vu ?

— Plusieurs choses. En fait, ce que je veux te montrer appartient à une histoire. Ne m’as-tu pas dit l’autre jour que tu aimais beaucoup la lecture ?

Bea acquiesça en arquant les sourcils.

— Eh bien, il s’agit d’une histoire de livres.

— De livres ?

— De livres maudits, de l’homme qui les a écrits, d’un personnage qui s’est échappé des pages d’un roman pour le brûler, d’une trahison et d’une amitié perdue. Une histoire d’amour, de haine et de rêves qui vivent dans l’ombre du vent. [P. 235]

 

 Et pour lire l’article de Zatoun, c’est par ici !

 

ZÁFON, Carlos Ruiz. L’ombre du vent. Paris : Librairie Générale Française, 2009. (Le Livre de Poche ; 30473) 636 p. ISBN 978-2-253-114864-4

h1

Les Éveilleurs, tome 2 : Ailleurs ~ Pauline Alphen

4 septembre 2011

Après la bousculade de la fin du premier tome, c’est en quête de réponses que l’on se rue sur le deuxième. Mais on comprend bien vite que ces réponses se feront une fois de plus attendre… La situation initiale éclate complètement l’histoire en séparant tous ces personnages si soudés par leurs non-dits. On retrouve Claris dans les sous-terrains, morte de faim et de froid, suivie de près par les Vifs et leur aide toujours aussi précieuse. Jad et Hugh, coincés dans les limbes et séparés de leur corps, voguent au-dessus des êtres qui leur sont chers.

2259, l’an 2 du Centaure, c’est encore le début d’une nouvelle ère, l’ambiance est particulière : des choses ont déjà été oubliées mais d’autres sont encore tellement fraîches… La petite cité de Salicande ignore complètement la technologie des Temps d’Avant. Avant les catastrophes, avant les pandémies, les guerres, la fuite des Nantis sur une autre planète… L’atmosphère est étrange : pesante, elle porte le poids des tabous qui saturent Salicande (Grande Catastrophe et pouvoirs parapsy interdits dont on ne parle jamais), mais elle crépite sous la promesse d’un changement imminent.

Salicande prend un nouveau virage. Il faut pouvoir constater les choses avant de trouver la force de les accepter. Et si l’on ne veut pas croire que le pire est arrivé, que l’histoire s’est répétée, c’est avant tout parce que les points d’interrogation font de la résistance. Oui, le tournoi du Jeu des Mille Chemins et son dénouement ressemblent étrangement au dernier tournoi Parapsy qui a tourné à la catastrophe, l’écho des disparitions s’amplifie à nouveau. Mais Pauline Alphen maîtrise ses personnages tout en leur lâchant la bride. Les scènes émouvantes le sont par leur façon d’être uniques. Et elles sont d’autant plus singulières que les personnages le sont aussi. Il règne entre eux une douleur emplie de compassion, de souvenirs et de sentiments contenus. Une langueur s’installe dès les premiers chapitres, mais rien ne dérange dans le rythme si naturel que donne la douleur, la perte d’êtres chers. L’univers post-apocalyptique dépeint dans le premier tome prend alors tout son sens.

De ces événements bouleversants naissent des instants intenses qui n’auraient jamais eu lieu sans l’abattement ambiant. Tout se rejoint en un sens : la réconciliation de Maya avec son père, cette fascination toujours entretenue pour les Temps d’Avant, les défunts pleurés dignement et les disparus dont on cherche la trace sans jamais baisser les bras, les quatre éléments en colère guidés par le jeu des Mille Chemins, le cinquième élément, les jumeaux Jad et Claris séparés, la position de leur précepteur Blaise, les voyages et la solitude des Nomades de l’Écriture

Le manque est au cœur de ce deuxième tome, exacerbant les liens entre les gens, entre les éléments, portant la Trame au premier plan. Laisser partir certains personnages est difficile, mais le poids de la tristesse s’évapore doucement quand d’autres s’imposent à nouveau. C’est le cas de Blanc-Faucon, surprenant oiselier qui, avec Maya et Blaise, se trouvera une mission d’importance. Il se pourrait bien que l’Alliance soit, une fois encore, plus impliquée qu’elle ne le paraît. Blaise est d’ailleurs plus que jamais enseveli sous sa quête, son besoin de réponses et ses liens avec le peuple de la Forêt et les Abdiquants.

Il faut également saluer les inventions génétiques, superbement pensées. A l’image du Tristiseux (oiseau « hermaphrodite à la naissance, qu’il fallait couper en deux pour obtenir un mâle et une femelle destinés à se chercher toujours… »), se déployant dans l’imaginaire du lecteur, ces créatures servent l’histoire autant que l’univers dans lequel elles s’installent. Un univers toujours aussi prenant, où la poésie garde sa place essentielle, nouant les fils au sein de la Trame.

Lorsqu’un nouveau monde s’ouvre enfin à Claris, c’est l’explosion des sens. Cette île, merveille de couleurs, de sons exotiques, qui recueille une Claris amnésique et muette, est l’occasion de découvrir une autre nature, d’autres mœurs, et en fin de compte une autre réalité. Ces chapitres de découverte se lisent les yeux écarquillés et avides, rêvant à ce jour aux trois soleils, songeant à cette nuit sans une seule étoile. Les couleurs et les perceptions, plus que jamais, sont primordiales.

Cocon de bonheur éclaté, ce deuxième tome est aussi une lente reconstruction durant laquelle les consciences s’éveillent, l’histoire s’affermit et les liens se renforcent. Viiite, le tome 3 !

 

Quelques extraits

Les Nomades de l’Écriture ont oublié qu’ils ne peuvent survivre qu’en groupe. Ils sont devenus des ascètes de l’écriture, des ermites coupés de leurs semblables.

Isolés dans leur érudition, ils pensent écouter les livres mais ils n’entendent que le gargouillis de leurs vaines pensées.

Les Nomades attendent le Vrai Lecteur comme on attend le Messie. Ils le vénèrent, l’idéalisent, l’encensent. Il sera celui qui leur dira ce qu’ils attendent. Celui qui leur dira qu’ils ont raison.

Mais si, tel le Messie, il frappait à leur porte, porteur de bonnes nouvelles – c’est-à-dire d’une nouvelle différente, d’une nouvelle liberté – ils ne le reconnaîtraient pas. On ne le reconnaît jamais.

Carnet de Sierra, extraits

In Archives apocryphes de la Guilde des Nomades de l’Écriture. [P. 151]

 

Sur l’île, le temps ne passait pas, il ondoyait. Paresseux, flâneur, distrait, incertain, il s’amusait à confondre ses plis passés et ses arabesques futures. Combien de temps Aram se baigna-t-elle dans l’océan infini, combien de temps se promena-t-elle dans la sylve métamorphe ? Les îliens ne dénombraient rien, pas même le temps. [P. 278]

 

L’avis de mes co-lecteurs pour cette lecture commune organisée par Desirdelire : BlackWolf, Iani, Lael, Desirdelire, Sofynet, Paikanne et FrenchDawn.

Tome 1 : Salicande
Tome 2 : Ailleurs
Tome 3 : à paraître 


ALPHEN, Pauline. Les éveilleurs, tome 2 : Ailleurs. Paris : Hachette, 2010. 355 p. ISBN 978-2-01-202114-3

h1

Slam ~ Nick Hornby

15 juillet 2011

J’avais envie de découvrir Nick Hornby depuis quelques années déjà… Grâce à Liyah, qui a fait de Slam un livre voyageur, c’est chose faite.

Slam est un roman qui va très vite, mais dans lequel il ne se passe rien. Il va très vite, oui, grâce au narrateur, Sam. Si Sam passe son temps à se poser des questions, il ne s’en pose jamais sur la manière dont il raconte son histoire. Il sait où va cette histoire puisqu’il nous la livre après que tout est passé. Il ne se passe rien… Ah ça, non ! Sam aime le skate et Alicia. Sam est même obsédé par le skate au point de parler au poster de son idole, le skateur professionnel Tony Hawk. Engoncé dans une vie très simple, il vit avec sa mère, de seize ans son aînée.

Sam et Alicia ont quinze ans, un avenir, une vie pas trop moche… et Alicia tombe enceinte. Voilà l’élément déclencheur d’une histoire qui aurait pu faire sourire, réfléchir, trépigner, qui aurait peut-être même pu émouvoir. Mais rien ne se passe, les conclusions sont rapides et rien ne vient les contrebalancer.

Nick Hornby adopte un style très oral dans lequel perce le milieu social des protagonistes. Tout se bouscule dans la tête de Sam, qui tergiverse sans arrêt. Il ne sait jamais vraiment quoi dire mais « réfléchit tout haut » pendant 300 pages.

Bon, je l’avoue, le thème des parents ados ne m’a jamais vraiment passionnée. Il me laisse plutôt indifférente. Sam et Alicia sont effrayés, jetés trop tôt dans une vie d’adulte et tout cela est parfaitement insipide.

La seule chose qui booste un tant soit peu le récit réside dans des sauts dans le temps dont on ne sait pas s’ils sont réels. Ces voyages dans le futur apportent des réflexions plus profondes sur l’intérêt des parents pour leurs propres enfants (jamais pour ceux des autres), la responsabilité, les préjugés des snobinards, l’intelligence, les choix difficiles ou la coordination entre avenir et volonté. Qu’est-ce qu’avoir un avenir ? Voilà une question évoquée en long et en large.

Si Nick Hornby arrive à captiver son lecteur un moment grâce à l’originalité de la narration, c’est l’indifférence qui l’emporte finalement. Dommage.

Encore un tout grand merci à Liyah ! :)

 

Quelques extraits

Elle a pas reconnu ma voix quand j’ai dit allô et, sur le moment, ça m’a écoeuré. Est-ce que j’avais tout inventé ? J’avais pas inventé la fête. Mais peut-être qu’elle s’était pas collée contre moi comme il m’avait semblé, peut-être qu’elle avait simplement parlé de ciné parce que…

« Ah, salut, elle a dit, et je l’ai entendue sourire. J’avais peur que t’appelles pas. » J’étais plus écoeuré du tout. [P. 41]

 

Est-ce que c’est vraiment mal, ce que j’ai fait ? Pas tant que ça, franchement. Une erreur, c’est tout. On sait qu’il y a des mecs qui refusent de mettre des capotes et on sait qu’il y a des filles qui trouvent que c’est cool d’avoir un bébé à quinze ans… Bon, ça, c’est pas des erreurs. C’est juste de la connerie. Je veux pas passer mon temps à râler contre l’injustice de la vie, mais quand même, comment admettre que leur punition soit identique à la mienne ? C’est pas équitable. J’estime que ceux qui mettent jamais de capotes devraient avoir des triplés ou des quintuplés. Mais ça marche pas comme ça, hein ? [P. 64]

 

 

     2/10

HORNBY, Nick. Slam. Paris : 10-18, 2009. 294 p. (Domaine étranger ; 4239). ISBN 978-2-264-04888-2

h1

Les Éveilleurs, tome 1 : Salicande ~ Pauline Alphen

4 juillet 2011

Quelle belle découverte que ce premier roman de Pauline Alphen !

Nous sommes en 2259, aussi appelé l’an 2 du Centaure. Claris et Jad sont jumeaux, ils ont douze ans et vivent au château de Salicande, cité retirée vivant en autarcie au cœur des bois. Leur vie est rythmée par les cours donnés par Blaise, leur précepteur, et par Dag, le maître d’armes. Entouré par leur père Eben, leur nourrice Chandra et Ugh, leur frère de lait, ils ont tout pour être heureux. Il n’y a qu’une ombre au tableau, écrasante de tristesse : le soir du troisième anniversaire des jumeaux, Sierra, leur mère, a disparu.

C’est un premier tome surprenant, dans le sens où l’intérêt de l’intrigue repose entièrement sur un passé auquel le lecteur appartient mais aussi sur les lieux et les perceptions. Pauline Alphen nous livre un univers post-apocalyptique complexe et intriguant, basé sur une déchéance totale de la planète, en suggérant que les temps d’avant la Grande Catastrophe n’étaient pas si éloignés de notre réalité. Ainsi, « l’ancienne civilisation, si brillante, si futile, si préoccupée de ses loisirs […] n’avait pas vu ses enfants se diluer dans le virtuel, ce poison de l’âme, il ne voulait pas avoir affaire à ça. » (P.83)

L’action semble suspendue, barricadée dans de mystérieux tabous concernant les Temps d’Avant. Car il y a un avant et un après la Grande Catastrophe. Et l’après est aussi crédible qu’effrayant dans sa sérénité.

Nous sommes encore au début du nouveau calendrier inventé par Jors le fondateur, l’époque est propice aux événements particuliers, aux changements. Mais si certaines habitudes sont déjà oubliées 60 ans après la Grande Catastrophe, d’autres sont encore terriblement fraîches dans les mémoires. Les Salicandais ignorent totalement la technologie qui régnait en maître aux Temps d’Avant et se comportent comme si le cinéma,  l’électricité, les voitures, les ordinateurs, le téléphone, etc. n’avaient jamais existé. Mais si on peut taire le passé, on ne peut pas l’effacer. Ainsi, les dons parapsys, valorisés et complètement exploités au XXIIe siècle, restent très peu évoqués et viennent parachever des questionnements tacites tissés entre les lignes.

La créativité et l’imagination de l’auteur donne lieu à des descriptions aussi étonnantes que délicieuses. Si l’on ne sait pas où Pauline Alphen nous emmène, on comprend vite que notre lecture est un véritable voyage au cœur d’un monde qui ne manque pas de ressources. Pris dans les mailles des aventures de Jad et Claris, le lecteur fait la connaissance de personnages bienveillants qu’il a l’impression d’avoir déjà rencontrés. S’il est difficile de s’éloigner de certains stéréotypes, l’auteur s’en sort plutôt bien ici, en développant peu à peu les personnalités, les convictions et les raisonnements.

Concentrée sur les jumeaux, l’auteur prend le temps de les faire vivre leur apprentissage au sein d’une famille cultivée et attachante : les Borges. Nous voyageons alors avec une Claris débordante d’énergie, turbulente et rebelle, et un Jad qui, avec son cœur malade, est devenu plus posé au fil des ans. Ils sont similaires et opposés, se complétant et se rejoignant jusque dans leurs cauchemars. La gémellité est source de réflexion dans la prise de conscience de l’identité.

Des thèmes comme le handicap, l’acceptation de soi, le voyage, la nature reviennent, hantent les personnages et délient les non-dits. L’écriture est également au cœur du roman en la personne des Nomades de l’Ecriture, qui aiment rechercher des mots nouveaux dans le voyage et la solitude. Mais la lecture est aussi à l’honneur et les références actuelles pleuvent sous les jolis clins d’œil de notre jeune auteur. En effet, Claris se prend d’amitié pour des héroïnes féminines que l’on connaît bien, nous envoyant au passage de petites bouffées d’oxygène au souvenir de Lyra ou d’Ewilan.

Pauline Alphen possède une force tranquille qui réside dans ses descriptions, succintes mais merveilleusement imagées. Juste assez de mots pour nous faire visualiser un lieu ou un événement  tout en nous laissant ressentir librement les saveurs qui s’en dégagent. Son style est une poésie qui s’insinue doucement, à l’image de l’histoire qui suit son cours tranquillement tout en distillant les informations au bon moment, provoquant rires, pincements au cœur, inquiétude ou soupirs d’aise.

Dans ce monde futuriste, Pauline Alphen glisse des inventions lexicales aux sonorités douces, qui évoquent un bien-être lointain, étranger. Lisez Les éveilleurs et les mots chococaf, dulcepiel, perceciel entreront bientôt dans votre vocabulaire !

Il faut aussi parler de la symbiose parfaite présente entre certains personnages et la nature, qui rappelle la magie des Chroniques d’Alvin le Faiseur. L’atmosphère y ressemble, elle est particulière : pesante, elle porte le poids des tabous qui saturent Salicande mais elle crépite sous la promesse d’un changement imminent. Cette promesse est latente, couvée par l’importance que prennent l’inconscient, la concentration, l’observation, les couleurs, les quatre éléments, l’OPDS (ouverture des perceptions, déploiement des sens), etc.

Malgré un manque d’action par moment, l’intrigue et les personnages attachants nous font tourner les pages pour aboutir à une fin explosive parmi des éléments déchaînés. Une fin qui nous happe complètement vers le tome 2. Car c’est au cœur de l’action que s’achève ce premier tome, déposant là une foule de mystères et d’intrigues intensifiées par le suspense… Un premier tome qui met du temps à se mettre en place, qui semble fragile sous certains aspects, mais qui vaut vraiment la peine d’être lu !

 

Quelques extraits

La légende disait que c’était à cause du phare que Jors le Fondateur avait établi sa petite communauté dans la vallée reculée de Salicande, cinquante et un ans auparavant. Parce que la vue de ce monument maritime mangé de lierre rouge échoué parmi les montagnes l’avait fait rire, lui qui ne riait pas. Ce fut un rire formidable, un rire qui fit jaillir les larmes pendant si longtemps que ses compagnons crurent que son esprit s’était enrayé pour de bon.

Avec ce rire dément, Jors avait évacué les horreurs de la Grande Catastrophe qu’ils venaient tous de vivre. Les spasmes qui agitaient son ventre et les larmes qui coulaient à flots de ses yeux avaient chassé de son corps, sinon de sa mémoire, les enfants disparus, les Élémentaux sacrifiés, l’avenir brutalement éteint comme l’on mouche une bougie. Ce fut la dernière fois qu’on le vit rire. Au moins, cette partie de la légende est vraie, pensa le Mandarin. [P. 65]

 

Sa voix de basse, un peu rauque, était singulièrement captivante, à la fois ferme et mélodieuse. Maya prononçait les mots comme si elle les cueillait avec soin dans un bouquet de possibilités, les égrenant avant de se décider. Lorsqu’elle ne parvenait pas à choisir, elle les énumérait tous, ce qui donnait un rythme déconcertant à ses phrases. [P. 153]

 

— Les légendes sont bien pratiques, n’est-ce pas ? Nous pouvons y loger tout ce que nous préférons ne pas croire réel. [P. 174]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec  Desirdelire, Anasthassia, Minidou, Marmotte, BlackWolf, Mabibliothequeetmoi, Korto (merci pour la jolie bannière =)), FrenchDawn, Paikanne, Iani, Lael et Blueverbena. (Liens à venir…)
.

ALPHEN, Pauline. Les éveilleurs, tome 1 : Salicande. Paris : Hachette, 2010. 521 p. ISBN 978-2-01-202115-0

h1

Les dossiers Dresden, tome 4 : Fée d’hiver ~ Jim Butcher

25 juin 2011

Après un troisième tome survolté, c’est un Harry Dresden totalement déprimé que nous retrouvons. Dans un état pitoyable, il ne sort plus et ne voit plus personne. Un terrible sentiment de culpabilité le tenaille depuis l’épisode vampirique de l’année précédente, après lequel sa petite amie Susan s’est enfuie. Mais même si le mal qu’il a causé à ses proches malgré lui le ronge, Chicago a plus que besoin de son magicien en ces jours sombres : le Haut Conseil s’est réuni en ville pour prendre des décisions concernant la guerre imminente entre la Cour Rouge des vampires et la Blanche Confrérie. L’heure est grave, et comme d’habitude, notre Harry est dans de sales draps.

Son quotidien est une fois de plus truffé de complications. Pour commencer, Mab la reine de la Cour d’Hiver des sidhes a hérité du lien qui unissait Harry à sa terrifiante marraine Léa et lui propose un marché auquel il est clair qu’il ne peut se soustraire. Ensuite, ce marché rejoint les arrangements que le Conseil Blanc daigne lui offrir pour sauver sa peau… Une sorte d’ultimatum avant de le trucider en l’envoyant aux vampires sur un plateau. Et enfin, le passé refait cette fois clairement surface via une personne qui manie l’art de la trahison avec élégance.

Les rebondissements sont toujours au rendez-vous et l’intrigue est pleine de petites complexités, basées sur des éléments évoqués ou même carrément rencontrés, qui reviennent bien plus tard pour quelques surprises, toujours aussi réussies.

Oh, en parlant de surprise, c’en est toujours une de constater qu’un traducteur ne sache pas faire la différence entre le futur simple et le conditionnel…

Si l’on retrouve avec plaisir des personnages déjà croisés auparavant (Billy le loup-garou, Tut le fey, etc.), on a aussi droit à quelques références aux événements précédents qui font sourire. C’est l’occasion pour le lecteur d’en apprendre plus encore sur le monde des faeries, son fonctionnement, ses habitudes, ses créatures, etc. La menace est finalement tout autre que celle imaginée au départ puisque les Cours féériques sont à l’honneur. Et même si ce quatrième tome est moins haletant que le précédent, Harry ne se ménage pas et nous offre tout de même une bonne dose de tension, de rire, de suspense et… de bagarres.

La surprise est un peu le maître-mot de ce tome puisque c’est avec un certain étonnement que l’on retrouve une Murphy plus sympathique, limite attachante, ou en tout cas moins énervante (…), qui traite enfin Harry à sa juste valeur au lieu de lui en vouloir pour des conneries pondues dans ses accès de paranoïa. La marraine de Harry, la sidhe démoniaque qui terrorisait le lecteur dans les tomes précédents, provoque elle aussi quelques instants de trouble par ses agissements presque… bienveillants ( ?). Bien sûr, on n’est pas dupe ! Mais les questions se multiplient…

Malgré toutes ses mésaventures, notre mage n’a toujours pas perdu son irrésistible sens de l’humour. Mais ça ne nous empêche pas de commencer à sérieusement nous en faire pour lui quand la situation se révèle petit à petit complètement ingérable, casse-gueule et totalement critique. Car ce quatrième tome nous donne enfin l’occasion de mesurer toute l’ampleur de l’univers créé par Jim Butcher, même s’il nous reste – et c’est tant mieux ! - une foule de choses à découvrir. Le cinquième tome promet encore son lot d’animations en tous genres…

 

Quelques extraits

— Tu as pris une balle ?

— Non, pourquoi ?

— Tu boites.

Murphy grimaça.

— Ouais. L’un de ces fumiers a renversé des billes sur le sol. J’ai glissé dessus et je me suis éclaté le genou.

— Oh ! répondis-je. Euh…

Karrin me fixa.

— C’est toi qui as fait ça ?

— Ben, ç’avait l’air d’une bonne idée sur le moment.

— Harry, ce n’est pas une bonne idée, c’est un gag de Tom et Jerry. [P. 285]

S’il y a bien une chose que le XXIe siècle refuse d’admettre, c’est qu’il ne connaît pas tout. [P. 301]

— On raconte beaucoup de choses à votre sujet, monsieur Dresden.

— Des foutaises.

Elle sourit.

— Il n’y a pas que des choses agréables.

— Dans quelles proportions ? En majorité ou en minorité ?

— Ca dépend à qui on parle. Les sidhes vous prennent pour un toutou intéressant à la solde de Mab. Les pseudo-vampires pensent que vous êtes un justicier psychopathe avec un penchant pour la vengeance et la destruction. Une sorte d’inquisiteur espagnol. La plupart des êtres magiques vous trouvent distant, dangereux, mais intelligent et honorable. Les criminels sont persuadés que vous êtes un tueur en cheville avec Marcone ou l’une des familles de la côte est. Pour le commun du public, vous êtes un charlatan qui essaie d’arnaquer les gens en leur volant un argent durement gagné, à part Larry King, qui veut sûrement que vous reveniez dans son émission.

Je la regardai, le front plissé.

— Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

— Je pense qu’il faut vous couper les cheveux. [P. 305]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec  FrankieHeclea, Lexounet, Taliesin, Yumiko & Zatoun.

4/7

BUTCHER, Jim. Les dossiers Dresden, tome 4 : Fée d’hiver. Paris : Milady, impr. 2010. 475 p. ISBN 978-2-8112-0342-9

 

***

Tome 1 : Avis de tempête
Tome 2 : Lune fauve
Tome 3 : Tombeau ouvert

Tome 4 : Fée d’hiver
Tome 5 : Suaire froid
h1

De l’eau pour les éléphants ~ Sara Gruen

18 juin 2011

Roman magique de bout en bout malgré son côté très sombre, De l’eau pour les éléphants emporte son lecteur dès les premières pages. On rencontre Jacob et c’est un premier coup de cœur. Jacob a « quatre-vingt-dix ans. Ou quatre-vingt-treize. C’est ou l’un ou l’autre. » Mais il en a aussi vingt-trois. Car c’est à vingt-trois ans, lorsqu’il devient orphelin, que son histoire commence. Si Jacob est aujourd’hui dans une résidence pour personnes âgées, il se souvient très bien de ces années de jeunesse vagabondes où il voyageait entouré de saltimbanques, d’animaux et de tchécos

Le cirque. Le cirque, un univers clos et mystérieux, sombre et intriguant. Un univers dans lequel on plonge brutalement mais que l’on découvre pas à pas, guidés par Jacob, lui-même guidé par son instinct. Très vite, le milieu du cirque nous apparaît de l’intérieur, dans sa misère, dans son abjection. Le lecteur est baigné dans la noirceur des années 30’ : la prohibition secoue l’Amérique. Les cirques font faillite les uns après les autres. Lorsque Jacob s’enfuit et saute à bord du train des Frères Benzini – Le plus grand spectacle du monde, celui-ci voyage de ville en ville pour y donner son spectacle mais aussi dans le but de piller les cirques contraints à l’abandon et de repêcher quelques artistes au chômage.

Oui, l’envers du décor est effrayant. D’ailleurs, même en ne sachant pas bien où sont les bons et les moins bons au départ, Jacob sait qu’il ne doit sa place dans le train (sur une couverture crade à côté des chevaux) qu’à son statut de « cornac », même s’il n’a pas passé les derniers examens qui le séparaient du diplôme de vétérinaire.

La hiérarchie se voit de loin là où la frustration des uns fait le malheur des autres. Mais au fond, même cette hiérarchie est une menteuse. Tout n’est qu’illusion. Il y a d’ailleurs un côté Jekyll et Hyde dans ce monde où l’on cache tant bien que mal l’aspect miteux par des paillettes bon marché. Hyde se balade même dans certains personnages… Tout n’est qu’illusion, c’est une question de survie. Dans un monde où un cheval vaut plus qu’un homme, où l’on réfléchit d’abord au spectacle parce que c’est grâce à lui que l’on mange, il est difficile de se faire confiance. Oncle Al mène son misérable cirque pendant que les jalousies s’étoffent. Et si l’histoire d’amour passe au second plan, ce n’est finalement pas plus mal. Une galerie de personnages nous est présentée peu à peu et la position paradoxale de Jacob nous ouvre bien des portes : vagabond sans expérience, il ne vaut pas plus qu’un ouvrier, mais ses études de vétérinaire lui valent un statut privilégié. Alors côté artistes, on côtoie Kinko le nain et sa chienne Queenie ; la belle Marlène, dresseuse de chevaux en liberté ; son mari Auguste, le maître écuyer ; la sulfureuse Barbara, danseuse orientale, etc. Mais on côtoie également des garçons de cage, des ouvriers, des videurs… Et bien entendu, des animaux.

Si Rosie, l’éléphante, prend son temps pour apparaître, c’est pour mieux nous enchanter par la suite. C’est un personnage atypique et attachant qui apporte beaucoup à l’histoire.

Des chapitres à la structure efficace se succèdent, alternant entre le passé et le présent de Jacob, et nous révèle une atmosphère de plus en plus lourde. Sur 300 pages, c’est un véritable tourbillon qui entraîne ces gens vers le chômage. C’est un univers sombre où les phénomènes de foire côtoient les manuels accros à l’alcool de contrebande, mais quelques personnages viennent compenser la bassesse des autres. Au final, c’est une très belle histoire dont on sort avec l’envie d’aller trouver Jacob dans sa résidence pour qu’il nous la raconte une deuxième fois.

 

Quelques extraits

— Qui s’assoit là-bas… les artistes ?

Camel me lance un regard noir.

— Bon sang, môme ! Ferme-la tant que tu sais pas comment qu’on appelle les gens… !

Il s’assoit et, aussitôt, fourre un morceau de pain dans sa bouche. Ayant mastiqué pendant une bonne minute, il me regarde.

— Oh, voyons, te vexe pas ! C’est pour ton bien. T’as vu Ezra, et, lui, c’est une bonne pâte. Allez ramène-toi…

Je le considère encore un moment, puis m’approche du banc. Ayant déposé mon assiette, j’examine mes mains dégoûtantes, les essuie sur mon pantalon, et, ne les trouvant pas plus propres, attaque néanmoins mon repas.

— Alors, comment les appelle-t-on… ?

— Des saltimbanques, dit-il, la bouche pleine. Et ton rayon, c’est les chevaux de trait. Jusqu’à nouvel ordre.

— Et où sont-ils, ces saltimbanques… ?

— Ils vont arriver d’un instant à l’autre. Il y a encore deux sections du train qui sont attendues. Ils se couchent tard, se réveillent tard, et arrivent juste à temps pour le p’tit déj’. Et, au fait, va pas les traiter de « saltimbanques » en face… !

— Comment veulent-ils qu’on les appelle ?

— Des artistes. [P. 60-61]

 

— Dis-moi, crois-tu vraiment que ce soit le plus grand spectacle du monde ?

Je ne réponds pas.

— Eh bien ? dit-il en me donnant un coup d’épaule.

— Je ne sais pas.

— Tu parles ! On en est loin ! On marche au tiers des capacités de Barnum. Tu sais déjà que Marlène n’est pas une princesse roumaine. Quant à Lucinda… ? Elle est loin de faire quatre cent quarante kilos, plutôt deux cents, tout au plus. Et crois-tu vraiment que Frank Otto ait été tatoué par les cannibales de Bornéo ? Tu parles ! Il plantait des piquets avec les gars de l’Escadron Volant… Ses tatouages sont le fruit de neuf années de travail ; et tu veux savoir ce qu’a fait Oncle Al, quand l’hippopotame est mort ? Il l’a mis dans du formol pour pouvoir continuer à l’exhiber. Pendant deux semaines, on a voyagé avec un hippopotame en bocal… ! Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est très bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. [P. 154-155]

 

 1/5

GRUEN, Sara. De l’eau pour les éléphants. Paris : Librairie Générale Française, 2011. (Le Livre de Poche ; 31395) 471 p. ISBN 978-2-253-12580-8

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 37 followers