Archive pour la catégorie ‘Théâtre’

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Le mariage de Figaro ~ Beaumarchais

18 janvier 2011

Enfin, je découvre Beaumarchais ! Une évidence. Car le vil tentateur n’est autre que Mozart, cette fois. (Zatoun peut dormir tranquille…) Aah, Wolfgang, mon vieil amour secret ! Ces figures de révolutionnaires me fascinent.

Au 18ème siècle (la première représentation du Mariage de Figaro date de 1784), les genres littéraires changent de public et les auteurs changent alors de principes. Au théâtre, on veut désormais du vraisemblable, on veut la vie quotidienne sur les planches, qui deviennent moralisatrices. Car par leurs pièces, les auteurs influencent les valeurs morales des spectateurs, qui ne constituent plus une élite. Le siècle des Lumières souffle son vent de philosophie et comme madame Giovanna Trisolini le dit très bien dans sa superbe introduction, « Ce nouveau “théâtre” dénonce finalement l’inégalité sociale, l’intolérance, toute sorte d’abus, au nom de la raison, de la nature et du sentiment ».

Même s’il semblerait que j’aurais dû commencer par Le barbier de Séville pour comprendre quelques allusions, mon bonheur est complet. La préface de Beaumarchais, d’abord, est une merveille qui répond aux critiques d’une façon un peu mordante comme je les aime. Ensuite, ma lecture était accompagnée de Le Nozze di Figaro, l’opéra de Mozart adapté de la pièce : une autre merveille. Et puis c’est l’amour, bien sûr, qui se trouve être au centre de la pièce. L’amour et la tromperie. L’amour qui inspire autant la douce poésie que la sourde fourberie. Tandis que Figaro (valet de chambre du Comte Almaviva) et Suzanne (première camariste de la comtesse) s’apprêtent à se marier, des complots voient le jour. Figaro apprend que le comte a l’intention de les marier pour faire de Suzanne sa maîtresse. Quant au lecteur/spectateur, il apprend que Marceline (femme de charge) attend de Bartholo (le médecin) qu’il l’aide à briser l’engagement de Figaro envers Suzanne pour pouvoir l’épouser. Mais c’est sans compter Bazile, qui veut épouser Marceline ! S’ensuivent des complots à l’intérieur des complots, des procès, des leurres, des cachoteries…

A l’aube de la Révolution française, cette pièce est un feu d’artifice, une vraie Folle journée. Derrière cette drôlerie, la confiance est pesée, réfléchie ; les attaques sont semées, assumées sans être amères. Il faut aussi mentionner la langue, délicieuse ! Qu’on ait accusé Beaumarchais d’immoralité à cause du langage et des situations de sa pièce me fait sourire aujourd’hui. Evidemment, dès que les petites gens et les femmes se mettent à vouloir détourner les abus pour retrouver leurs droits, ça fait jaser les seigneurs. Si l’abus du pouvoir et les corruptions de la justice sont dénoncés, Beaumarchais fouette aussi fortement la condition de la femme à cette époque. En donnant la parole aux trois femmes de la pièce, il les met au cœur de celle-ci en dénonçant leur assujettissement. Le Comte Almaviva incarne le parfait imbécile bien né et macho, qui au final devient tout à fait risible tant les personnages autour tendent à le tourner en bourrique, à aller contre son bon-vouloir. Beaumarchais atteint ses cibles une par une, ce qui n’a bien sûr pas manqué de créer un scandale à l’époque.

Le personnage de Figaro, subtile et compliqué, amène une certaine joie de vivre, un côté rebelle tout en ayant passé le stade du jeune fou. Son couple avec Suzanne est en d’autant plus frais et pétillant ! Pendant que les scènes s’enchaînent, l’ironie est parfois maîtresse des situations, pour notre plus grand bonheur !

Voilà une découverte intéressante que cette très belle pièce, hardie et drôle !

 

Quelques extraits

FIGARO. Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh ! bien, pédant, que dit le sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…

BAZILE. Elle s’emplit !

FIGARO, en s’en allant. Pas si bête, pourtant, pas si bête ! [P. 122]

 

FIGARO. Tu boiras donc toujours ?

ANTONIO. Et si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.

LA COMTESSE. Mais en prendre ainsi sans besoin…

ANTONIO. Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes. [P. 149]

 

LE COMTE. Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

FIGARO. C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider. [P. 162]

 

FIGARO. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations de buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands, cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi. [P. 190-191]

 

BEAUMARCHAIS. Le mariage de Figaro. Paris : Librairie Générale Française, 1999. (Le Livre de Poche, Théâtre de poche ; 6688). 285 p. ISBN 2-253-05138-1

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Rib(es)ambelle de rires – {*1* L’auteur}

30 décembre 2010

Il est des auteurs qu’on ne présente pas. Car leur génie a marqué toutes les générations suivantes et personne ne doute qu’il marquera encore celles à venir. Car tout le monde sait, sinon qu’ils étaient faits pour écrire, du moins qu’ils ont écrit et/ou qu’ils écrivent. Car sans même avoir lu une seule ligne de leur œuvre, n’importe qui peut en faire l’éloge. Car en entendre parler nous donne l’impression qu’ils étaient connus avant même leur naissance. Car enfin leur nom suffit. Eh bien l’auteur faisant l’objet de cet article n’est pas l’un d’entre eux.

 

Son génie étant multiple, il serait regrettable de ne pas le présenter et de perdre ainsi des facettes non moins fascinantes que celle de l’écriture — d’autant plus qu’il est présentable. Un petit indice ? Monsieur est dramaturge de talent. Né en 1946 à Paris, il fonde sa première troupe théâtrale à vingt ans en compagnie de Gérard Garouste et Philippe Khorsand, qui lui sont depuis lors des amis fidèles. Ayant côtoyé, dès ses premières amours avec le théâtre, une ribambelle de petits noms devenus grands, ce monsieur s’est hissé d’années en années parmi les plus illustres noms du théâtre contemporain et français. Il a reçu divers prix pour ses œuvres théâtrales, notamment le Grand Prix Théâtre de l’Académie française en 2002, et est également depuis 2001 le directeur du théâtre du Rond-Point, c’est dire ! S’exprimant aussi bien par le biais du petit et du grand écran que par celui des planches, plus souvent aux commandes que commandé, il a su imposer son style et surtout son humour particulier.

Car assurément, comme il y a Alain Robbe-Grillet et le Nouveau Roman ou Samuel Beckett et le Nouveau Théâtre, il y a aujourd’hui Jean-Michel Ribes et le Nouveau Rire. Oui, il est incontestable que Ribes en s’immisçant dans ce qu’était déjà le Nouveau Théâtre dans les années 70 en a pour lui seul bouleversé les principes jusqu’à faire rire pareillement et autrement tout à la fois. Je crois sincèrement que l’on peut se fier à l’avis de son regretté et grand ami Roland Topor : « Attention, Jean-Michel Ribes n’a rien d’un clown comique. Il est TERRIBLEMENT drôle.[1] » Sa force est certainement dans son écriture qui ressort de façon absurde tout en mettant sur le premier plan des scènes on ne peut plus réalistes. Voilà un absurde qui a bien évolué depuis Ionesco et Valentin ! Les hyperboles et les métaphores sont d’autant plus abordables qu’elles s’ancrent dans la société fortement critiquée d’aujourd’hui. Et pourtant, cela se fait souvent sans qu’il le veuille, puisque Ribes écrit de la pure fiction : Ribes invente sans filet. 


[1] Préface de Roland Topor ; cité dans Jean-Michel Ribes, Monologues, bilogues, trilogues, Arles, Actes Sud, 1997, p. 9.

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Antigone & Les mariés de la Tour Eiffel ~ Jean Cocteau

24 décembre 2010

Antigone

Ma première Antigone lue… Je ne peux pas encore comparer, vous dire laquelle je préfère, mais j’ai beaucoup aimé la version de Jean Cocteau. J’aime les mots qu’il utilise, le fait que ce soit court, concis et net. J’ai adoré la façon dont il expose le drame, la manière dont les éléments tragiques sont amenés avant de s’imbriquer.

Bon, le mythe reste bien sûr égal à lui-même… Antigone désobéit aux ordres en enterrant le corps de son frère, jugé comme un ennemi indigne par le roi Créon. Sa sœur Ismène tente de l’en empêcher, en vain. Antigone est enfermée, elle se pend. Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone se tue, suivi de près par sa mère Eurydice.

La puissance dramatique est belle dans sa brièveté, qui la rend plus intense. Et ce que j’aime beaucoup dans cette pièce, c’est que du drame naît l’espoir : d’accord, la majorité des personnages manie à merveille l’art du suicide mais il n’en reste pas moins qu’à la fin, l’effet de masse pour le renversement de l’ordre établi est bien présent, Créon et sa dictature tombent.

LE CHŒUR – L’homme est inouï. L’homme navigue, l’homme laboure, l’homme chasse, l’homme pêche. Il dompte les chevaux. Il pense. Il parle. Il invente des codes, il se chauffe et il couvre sa maison. Il échappe aux maladies. La mort est la seule maladie qu’il ne guérisse pas. Il fait le bien et le mal. Il est un brave homme s’il écoute les lois du ciel et de la terre, mais il cesse de l’être s’il ne les écoute plus. Que jamais un criminel ne soit mon hôte. Dieux, quel prodige étrange ! C’est incroyable, mais c’est vrai. N’est-ce pas Antigone ? Antigone ! Antigone ! Aurais-tu désobéi ? Aurais-tu été assez folle pour te perdre ! [P. 23]

 

HEMON – Celui qui s ‘imagine avoir seul la sagesse, l’éloquence, la force, s’expose au ridicule. L’intelligence permet de se contredire. [P. 36]

 

Les mariés de la Tour Eiffel

Cette pièce est une comédie surréaliste dont l’action se passe au premier étage de la Tour Eiffel.

Elle sonne absurde de bout en bout grâce à un procédé fou, que j’aimerais beaucoup voir après l’avoir lu : une foule de personnages sont présents dans cette pièce, mais ils ne font que mimer leurs scènes ; seuls parlent deux comédiens déguisés en phonographes. Ceux-ci, en plus de réciter toutes les répliques des personnages, commentent la pièce de chaque côté du plateau. Ce qui manque le plus à la lecture, c’est toute cette musique qui s’entremêle à la poésie. On y voit passer une autruche poursuivie par un chasseur, quelques mirages, des dépêches mortes, une noce qu’on a bien du mal à photographier… Finalement les mariés importent peu. On a l’impression d’entrer dans le délire de deux phonographes qui récitent les répliques d’une pièce, d’un film qu’ils connaissent par cœur. Une pièce, un film où il y aurait un photographe à l’appareil photo assez particulier. C’est une succession de courtes scènes faites de dialogues loufoques et étonnants…

 PHONO UN – Encore, si je savais d’avance les surprises que me réserve mon appareil détraqué, je pourrais organiser un spectacle. Hélas ! je tremble chaque fois que je prononce les maudites paroles. Sait-on jamais ce qui peut sortir ? Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur. [P. 86-87]

 

Vous ne vous êtes jamais rendu, même à l’évidence. [P. 99]

 

PHONO DEUX – A la guerre comme à la guerre. Mais que veut mon petit-fils ?

PHONO UN – Je veux qu’on m’achète du pain pour donner à manger à la Tour Eiffel.

PHONO DEUX – On le vend en bas. Je ne vais pas descendre.

PHONO UN – J’veux donner à manger à la Tour Eiffel.

PHONO DEUX – On ne lui donne qu’à certaines heures. C’est pour cela qu’elle est entourée de grillages.

PHONO UN – J’veux donner à manger à la Tour Eiffel.

PHONO DEUX – Non, non et non. [P. 100-101]

 

COCTEAU, Jean. Antigone suivi de Les mariés de la Tour Eiffel. Paris : Gallimard, 1996. (Folio ; 908). 111 p.

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L’oeuf ~ Félicien Marceau

23 novembre 2010

Ecrite dans les années 50’, cette pièce n’a vieilli que quelque peu par le langage. Le reste, le contexte, les situations… n’ont pas pris une ride. Le reste a même pris de l’ampleur avec le temps. A 19 ans, Magis n’a encore jamais connu une seule fille. Pourtant… Pourtant d’après le système, il n’y a rien de plus facile ! Aborder une femme, lui faire la cour, la conquérir… hop, dans la poche ! Rien de plus facile ! Mais Magis, il galère. Et pour cause : le système est un fourbe qui ne veut pas de lui. Tout homme honnête qu’il est au départ, Magis va devoir ruser, voire même se métamorphoser pour arriver à ses fins : entrer dans cet œuf fermé qu’est le système. De l’ambiance bon enfant du début, il ne restera rien à la fin.

Le temps s’étire dans cette pièce comme les saisons qu’on voit passer en accéléré dans les films. Mais les ellipses se font si rapidement qu’on ne les sent pas, on a juste le temps de les comprendre, ce qui a pour effet de garder un certain rythme.

C’est une pièce aux allures de monologue, tellement truffée d’apartés qu’elle en devient presque un conte, narré par le personnage principal, Magis. Car celui-ci raconte véritablement son histoire au public. Pendant que les personnages entrent et sortent de scène, Magis entre et sort des saynètes qui s’enchaînent.

Au bout du compte, même si comme souvent, l’intrigue femme-mari-amant ressort, on a droit à une critique acerbe de la société, une critique qui plane au-dessus de la pièce, à travers des réflexions parfois assez philosophiques sur l’amour et ses dérivés.

Je serais curieuse de voir ce que ça donne sur les planches !

  

Quelques extraits

MAGIS

Chez Rose, pas de raisons. Chez les Berthoullet, il en traînait dans tous les coins. J’étais mûr pour la péripétie. Quiconque se met à penser aux raisons, l’angoisse se profile – et, derrière, la péripétie. On est heureux, on cherche les raisons de son bonheur, on s’aperçoit alors qu’elles sont précaires. Je pourrais être malade, perdre mon emploi, je n’ai pas d’économies : l’angoisse. On s’agite, on cherche autre chose : la péripétie… Je me disais : Rose, d’accord, bon, le plus beau derrière du quartier, certainement, mais quoi, depuis deux ans, ça ne peut pas durer… Mais où est-il écrit que les choses, ça ne doit pas durer ? Et la Tour Eiffel, elle ne dure pas, non ? [P. 67-68]

 

MAGIS

Non, au début, je n’ai pas eu de soupçons. Aucun. C’est peut-être bête mais c’est comme ça. Oh, j’avais bien compris qu’il l’avait aimée, Hortense, jadis, avant l’Indochine. Et elle aussi certainement. Ils avaient dû (bouffonnant) aichanger des baigers. Ça m’expliquait même qu’elle ait accepté de m’épouser. Elle devait désespérer, croire qu’il ne reviendrait jamais, le safran. Elle regrettait sans doute. Je n’étais pas son genre… Puis le Dugommier, forcément, avec son amour, sur Hortense, il se faisait des idées. La Madone, la poupée estra, la créature de rêve… Et il me tenait pour un jean-foutre, c’était clair… De voir sa poupée estra mariée à un jean-foutre, ça devait être pénible, je pense bien, mettez-vous à sa place… La nostalgie, quoi… Les choses qui auraient pu être… Alors je m’amusais à les emmerder… (Il se retourne vers Dugommier et Hortense.)

 

DUGOMMIER, mondain.

Ce que j’aime, c’est les meubles Empire…

 

MAGIS, rigoleur.

Question de goût ! Moi, je les préfère en bois. Ah ah ah ! (Dugommier et Hortense échangent un regard.)

HORTENSE, gênée.

Tu vois, Victor. Emile a toujours le mot pour rire. [P. 101]

 

MARCEAU, Félicien. L’oeuf. Paris : Gallimard, 1980. (Folio ; 1238). 148 p.

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Le dîner de cons ~ Francis Veber

13 mai 2010

Quatrième de couverture

Si Pierre vous invite un soir à dîner, méfiez-vous. Pierre a une spécialité : le dîner de cons. Un dîner qui a lieu une fois par semaine et dont le principe est tout simple : chaque invité doit amener un con. Celui qui a amené le plus spectaculaire est déclaré vainqueur.Le Jouet, La Chèvre, Les Compères, La Cage aux folles, L’Emmerdeur. Auteur de théâtre reconnu, il est aussi le réalisateur de films tels que : VeberFrancis

Ce soir, Pierre est ravi. Il a mis la main sur un champion du monde, François. Pierre s’apprête à passer un grand moment sans se douter de ce qui l’attend. Il va vite découvrir qu’avec François les soirées sont toujours imprévisibles.

Divagation personnelle

Le dîner de cons, avant de devenir un film culte, n’était autre qu’une pièce de théâtre. Une pièce formidable écrite au début des années 90’ par Francis Veber qui l’a ensuite adaptée pour le cinéma quelques années plus tard.

Le dîner de cons, c’est l’une de ces pièces où le comique agit comme par magie ! C’est un savant mélange de comique de caractère, comique de situation, comique de répétition, comique de mots, etc. Le comique de caractère, d’abord, car l’essence même de la pièce se trouve dans le personnage de François Pignon qui est à lui seul juste hilarant ! Le comique de situation : entraînés par des quiproquos et des malentendus à tout va, les personnages se retrouvent face à des situations qui leur échappent, ils perdent le contrôle et c’est ce qui nous fait rire, nous, lecteurs et spectateurs ! Le comique de répétition, avec Pignon qui répète parfois dix fois un « oui » de compréhension pour se rendre compte tout à coup qu’il n’a rien compris. Bref, les dialogues du film que tout le monde connaît ont été repris presque tels quels de la pièce, qui est donc toute aussi efficace !

Le pire dans l’histoire, c’est que Pignon, c’est un brave homme qui veut vraiment bien faire… Il en devient même attachant dans sa connerie. François Pignon est récurrent dans l’œuvre de Veber et a été joué par un bon nombre de comédiens. Mais lorsqu’on l’a vu une fois sous les traits de Jacques Villeret, on ne voit plus que lui. Alors, même lorsque les répliques et le jeu ne sont pas forcément délirants, il me suffit d’imaginer sa tête pour me mettre à rire toute seule.

Et puis ce qui m’épate toujours dans ces vaudevilles contemporains, c’est le rythme endiablé. On rit et les personnages ne s’arrêtent plus, doivent mentir pour s’en sortir mais ne s’en sortent pas… Rien ne retombe jamais. Et la fin, qui ne nous laisse pas sur notre faim, tend à qui veut la prendre une chouette petite morale. Car où sont les vrais cons, finalement, hein ? Enfin… Francis Veber a démontré son immense talent à maintes reprises mais pour moi, vraiment, Le dîner de cons restera je pense à la première place dans sa bibliographie comme dans sa filmographie.

Parce que rire du malheur des autres, ça calme et ça fait vraiment un bien fou, il faut que vous lisiez cette pièce irrésistible !

Je vous laisse sur deux extraits qui me font particulièrement rire, moi il faut vraiment que j’aille revoir le film ! :p

 

Quelques extraits

FRANCOIS — (Il compose un numéro.) On va vous tirer de là, monsieur Brochant, ne vous inquiétez pas, on va vous tirer de là. (Au téléphone.) Allô ? Je voudrais parler au Dr Archambaud, j’appelle de la part de Monsieur Pierre Brochant… Ah, excusez-moi, je me suis trompé de numéro, j’ai dû sauter une ligne dans le répertoire, il faut dire que c’est écrit tellement petit…

PIERRE — Bon, ça va, raccrochez, on s’en fout.

FRANCOIS — … Ah non, il ne va pas bien du tout, il a un tour de reins… Oui, le sale truc, il ne peut plus bouger, il est affalé sur le plancher comme un vieux sac, c’est pathétique…

PIERRE —Mais à qui il parle, là ? A qui vous parlez, bordel ?

FRANCOIS — (Au téléphone.) Excusez-moi, mais qui est à l’appareil ?… Ah bon, eh bien, je peux vous le dire, alors. Ça va très mal, sa femme l’a quitté, en plus. C’est un homme brisé, le cœur, les reins, tout…

PIERRE — (Il crie.) Mais arrêtez, enfin !

FRANCOIS — (Au téléphone.) Il faut que je vous quitte, ses nerfs sont en train de lâcher… Mais je vous en prie, au revoir.

(Il raccroche et se tourne, souriant, vers Pierre.)

C’était votre sœur.

PIERRE — Je n’ai pas de sœur.

FRANCOIS — (Surpris.) Vous n’avez pas de sœur ? (Geste vers le téléphone.) Je lui ai dit : « Qui est à l’appareil ? » Et elle m’a dit : « Sa sœur. »

PIERRE — (Accablé.) Il a appelé Marlène ! [P. 52-54]

 

FRANCOIS — (Il aperçoit Marlène et son visage s’éclaire.) Elle est rentrée ?

PIERRE — (Il fait les présentations.) François Pignon… Marlène.

François qui s’avançait, souriant, vers Marlène, s’arrête net.

FRANCOIS — Marlène ?

PIERRE — (Glacé.) Qui avez-vous viré, tout à l’heure, Pignon ?

FRANCOIS — Marlène !

MARLENE — Comment ?

PIERRE — (Un ton au-dessus.) Elle est là, Marlène, devant vous ! Qui avez-vous viré ?

LEBLANC — (Incrédule.) Ne me dis pas que !… (Il se met à rire.) Oh, nom de Dieu !

PIERRE — (Crispé.) Toi, si c’est pour rigoler, tu peux rentrer chez toi !

LEBLANC — (Il se reprend.) Excuse-moi.

PIERRE — (A François.) C’est une femme brune avec un tailleur gris que vous avez foutue dehors ?

FRANCOIS — (Se défendant.) Vous me dites : « L’autre folle va rappliquer, l’autre folle va rappliquer ! », je vois arriver une femme, je me dis : « C’est elle, c’est la foldingue ! »

MARLENE — (A Pierre.) De qui il parle, là ?

LEBLANC — (Au bord d’exploser de rire.) Je reviens…

Il se précipite vers la cuisine et éclate de rire, off.

PIERRE — (A François, d’une voix blanche.) Qu’est-ce que vous lui avez dit exactement ?

FRANCOIS — A qui ?

PIERRE — (Il crie.) A ma femme !

FRANCOIS — Mais rien !

PIERRE — Elle revient à la maison, vous lui parlez cinq minutes et elle repart en courant, qu’est-ce que vous lui avez dit !

FRANCOIS — (Geste vers Marlène.) Mais je croyais que c’était l’hystérique, je vous dis ! J’ai pensé, elle a trouvé quelqu’un pour garder les chiens et elle vient foutre la pagaille, cette nymphomane !

MARLENE — Mais de qui il parle, là ?

Leblanc, qui ressortait de la cuisine, repart précipitamment. On l’entend rire off.

PIERRE — Marlène, tu vas être gentille, tu vas rentrer chez toi, j’ai un problème grave à régler. [P. 120-123]

 

VEBER, Francis. Le dîner de cons. Paris : Pocket, 1998. 217 p. (Pocket ; 4324). ISBN 978-2266072991

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Le Petit Köchel ~ Normand Chaurette

27 avril 2010

Quatrième de couverture

Deux sœurs vivent ensemble. Deux autres sœurs arrivent. Deux sont interprètes ; deux sont musicologues. Toutes les quatre font allusion à leur carrière musicale et au fait qu’elles ont sacrifié leur fils à Mozart. Le fils se terre dans la cave ; on ne sait quel âge il a, qui est véritablement sa mère… C’est en tout cas autour de lui que les quatre femmes s’agitent puisque, ce jour-là, il a décidé de se pendre. L’intrigue se profile alors en une étrange partition où le langage est à la fois quotidien, drôle et énigmatique.

 

Divagation personnelle

Quotidien, drôle et énigmatique… ? Plutôt énigmatique que drôle et quotidien, il me semble ! En 2008, j’ai lu Scènes d’enfants qui est presque le seul roman de Normand Chaurette et j’étais tombée sous le charme de cet univers étrange… Mais je ne me souvenais pas d’auteur aussi barré !

En commençant ma lecture, Beckett m’a sauté aux yeux ; en la terminant, j’ai cru voir Ionesco ! Oui, cette pièce, qui baigne dans une puanteur atroce de bout en bout et dans une ambiance délirante mais malsaine, m’a furieusement rappelé La leçon de Ionesco. Si le shéma n’est pas tout à fait le même, la chute est de pareille nature. Dès le départ, on ressent la folie et l’absurde qui lie les personnages. Lili parle à ses assiettes, le plus sérieusement du monde ; Cécile répète six fois la même chose sur deux pages : “As-tu reculé l’heure ?”, etc. La communication semble faussée. Mais on s’aperçoit bien vite que ce texte n’est pas naturel… Qu’elles le répètent. Le dialogue s’entrechoque en fait, victime de leurs oublis des répliques “originales”. (voir premier extrait ci-dessous). Leur fils a apparemment compris depuis longtemps qu’elles lui préfèrent Mozart et menace régulièrement de se pendre. Il leur faut alors négocier : chacune à leur tour, elles vont lui rendre visite dans la cave, pendant que les trois autres discutent presque sereinement.

Une pièce d’une démence carnassière (et c’est peu dire !) où la musique joue l’excuse de la folie en en entraînant d’autres…

 

Quelques extraits

ANNE. Comme c’est incroyable, j’en ai la chair de poule, regardez mon bras, comme c’est effrayant, quand je pense que notre fils a décidé de se pendre.

LILI, excédée. Vous venez encore une fois de devancer une réplique importante. Vous défilez votre texte sans y mettre la moindre intelligence. Vous ne pouvez pas savoir que notre fils a décidé de se pendre car il faut d’abord qu’on vous l’annonce. [P. 20]

 

ANNE. Vous ai-je déjà dit combien je vous aimais ?

LILI. Je m’efforce parfois d’être aimable. [P. 22]

 

IRÈNE. Alors comment peux-tu savoir que le degré de froideur répondait aux normes acceptables ?

LILI, soufflant la réplique. « Il me l’a dit. »

ANNE. Il me l’a dit.

IRÈNE. Peut-on se fier à sa parole ?

LILI. Pourquoi mettre en doute l’intégrité de notre frigidaire ?

CÉCILE. Vous subodorez partout le mensonge. [P. 29]

 

CHAURETTE, Normand. Le Petit Köchel. Arles : Actes Sud, 2000. 51 p. (Actes Sud-Papiers). ISBN 2-7427-2752-3

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