Archive pour la catégorie ‘Fantastique’

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Les dossiers Dresden, tome 4 : Fée d’hiver ~ Jim Butcher

25 juin 2011

Après un troisième tome survolté, c’est un Harry Dresden totalement déprimé que nous retrouvons. Dans un état pitoyable, il ne sort plus et ne voit plus personne. Un terrible sentiment de culpabilité le tenaille depuis l’épisode vampirique de l’année précédente, après lequel sa petite amie Susan s’est enfuie. Mais même si le mal qu’il a causé à ses proches malgré lui le ronge, Chicago a plus que besoin de son magicien en ces jours sombres : le Haut Conseil s’est réuni en ville pour prendre des décisions concernant la guerre imminente entre la Cour Rouge des vampires et la Blanche Confrérie. L’heure est grave, et comme d’habitude, notre Harry est dans de sales draps.

Son quotidien est une fois de plus truffé de complications. Pour commencer, Mab la reine de la Cour d’Hiver des sidhes a hérité du lien qui unissait Harry à sa terrifiante marraine Léa et lui propose un marché auquel il est clair qu’il ne peut se soustraire. Ensuite, ce marché rejoint les arrangements que le Conseil Blanc daigne lui offrir pour sauver sa peau… Une sorte d’ultimatum avant de le trucider en l’envoyant aux vampires sur un plateau. Et enfin, le passé refait cette fois clairement surface via une personne qui manie l’art de la trahison avec élégance.

Les rebondissements sont toujours au rendez-vous et l’intrigue est pleine de petites complexités, basées sur des éléments évoqués ou même carrément rencontrés, qui reviennent bien plus tard pour quelques surprises, toujours aussi réussies.

Oh, en parlant de surprise, c’en est toujours une de constater qu’un traducteur ne sache pas faire la différence entre le futur simple et le conditionnel…

Si l’on retrouve avec plaisir des personnages déjà croisés auparavant (Billy le loup-garou, Tut le fey, etc.), on a aussi droit à quelques références aux événements précédents qui font sourire. C’est l’occasion pour le lecteur d’en apprendre plus encore sur le monde des faeries, son fonctionnement, ses habitudes, ses créatures, etc. La menace est finalement tout autre que celle imaginée au départ puisque les Cours féériques sont à l’honneur. Et même si ce quatrième tome est moins haletant que le précédent, Harry ne se ménage pas et nous offre tout de même une bonne dose de tension, de rire, de suspense et… de bagarres.

La surprise est un peu le maître-mot de ce tome puisque c’est avec un certain étonnement que l’on retrouve une Murphy plus sympathique, limite attachante, ou en tout cas moins énervante (…), qui traite enfin Harry à sa juste valeur au lieu de lui en vouloir pour des conneries pondues dans ses accès de paranoïa. La marraine de Harry, la sidhe démoniaque qui terrorisait le lecteur dans les tomes précédents, provoque elle aussi quelques instants de trouble par ses agissements presque… bienveillants ( ?). Bien sûr, on n’est pas dupe ! Mais les questions se multiplient…

Malgré toutes ses mésaventures, notre mage n’a toujours pas perdu son irrésistible sens de l’humour. Mais ça ne nous empêche pas de commencer à sérieusement nous en faire pour lui quand la situation se révèle petit à petit complètement ingérable, casse-gueule et totalement critique. Car ce quatrième tome nous donne enfin l’occasion de mesurer toute l’ampleur de l’univers créé par Jim Butcher, même s’il nous reste – et c’est tant mieux ! - une foule de choses à découvrir. Le cinquième tome promet encore son lot d’animations en tous genres…

 

Quelques extraits

— Tu as pris une balle ?

— Non, pourquoi ?

— Tu boites.

Murphy grimaça.

— Ouais. L’un de ces fumiers a renversé des billes sur le sol. J’ai glissé dessus et je me suis éclaté le genou.

— Oh ! répondis-je. Euh…

Karrin me fixa.

— C’est toi qui as fait ça ?

— Ben, ç’avait l’air d’une bonne idée sur le moment.

— Harry, ce n’est pas une bonne idée, c’est un gag de Tom et Jerry. [P. 285]

S’il y a bien une chose que le XXIe siècle refuse d’admettre, c’est qu’il ne connaît pas tout. [P. 301]

— On raconte beaucoup de choses à votre sujet, monsieur Dresden.

— Des foutaises.

Elle sourit.

— Il n’y a pas que des choses agréables.

— Dans quelles proportions ? En majorité ou en minorité ?

— Ca dépend à qui on parle. Les sidhes vous prennent pour un toutou intéressant à la solde de Mab. Les pseudo-vampires pensent que vous êtes un justicier psychopathe avec un penchant pour la vengeance et la destruction. Une sorte d’inquisiteur espagnol. La plupart des êtres magiques vous trouvent distant, dangereux, mais intelligent et honorable. Les criminels sont persuadés que vous êtes un tueur en cheville avec Marcone ou l’une des familles de la côte est. Pour le commun du public, vous êtes un charlatan qui essaie d’arnaquer les gens en leur volant un argent durement gagné, à part Larry King, qui veut sûrement que vous reveniez dans son émission.

Je la regardai, le front plissé.

— Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

— Je pense qu’il faut vous couper les cheveux. [P. 305]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec  FrankieHeclea, Lexounet, Taliesin, Yumiko & Zatoun.

4/7

BUTCHER, Jim. Les dossiers Dresden, tome 4 : Fée d’hiver. Paris : Milady, impr. 2010. 475 p. ISBN 978-2-8112-0342-9

 

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Tome 1 : Avis de tempête
Tome 2 : Lune fauve
Tome 3 : Tombeau ouvert

Tome 4 : Fée d’hiver
Tome 5 : Suaire froid
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Les dossiers Dresden, tome 3 : Tombeau ouvert ~ Jim Butcher

23 mars 2011

Nous voilà déjà au troisième tome des Dossiers Dresden et le moins qu’on puisse dire, c’est que le rythme est donné dès le départ ! Après avoir affronté des vampires, un scorpion géant, plusieurs sortes de loups-garous plus féroces les unes que les autres, Harry nous revient avec une nouvelle aventure, qu’il prend comme d’habitude en pleine face ! Cette fois, Chicago est assaillie par une horde de spectres, l’Outremonde est en ébullition et quelque chose ne tourne décidément pas rond dans l’univers du magicien.

Nous retrouvons Susan, journaliste en quête de scoop sur des affaires surnaturelles, dont la présence prend de plus en plus d’ampleur grâce à l’évolution de sa relation avec Harry. Un Harry toujours bourré de répartie, toujours plus gentleman, toujours plus courageux, toujours plus en miettes et ravagé par des créatures toujours plus démoniaques. Devenir la cible de monstres cruels malgré soi est une routine à laquelle on ne s’habitue pas.

Les loups-garous ayant pas mal décimé les rangs dans le tome précédent, les choses ont changé pour le Bureau des enquêtes spéciales, toujours dirigé par une Murphy indépendante et pleine de caractère, même si elle est quasi absente dans cette aventure. Quant à Bob, ce cher esprit sarcastique et obsédé sexuel dont Harry se sert comme d’une encyclopédie pleine de conseils, il prend un peu plus de place, soutirant une fois de plus nos sourires et autres gloussements.

L’arrivée d’un nouveau personnage contribue grandement à l’évolution que prennent les implications d’Harry dans ses enquêtes. C’est donc aidé par Michael, un valeureux Chevalier de l’Epée de Dieu, qu’Harry se rend compte que ce qu’il combat le renvoie à une affaire bouclée quelques mois auparavant. Une affaire remise au goût du jour pour une vengeance qui ne va pas manquer de déchaîner une terrible énergie maléfique dans tout Chicago. Ce tome est aussi particulièrement propice à des tensions et pulsions charnelles, notamment suscitées par l’univers vampirique. Et grâce aux aventures qui nous mènent à ce monde de la nuit, on en apprend un peu plus sur les règles ancestrales qui régissent l’Outremonde.

Les pactes du passé refont également surface et compliquent les situations à l’extrême, obligeant Harry à faire face à sa marraine, une fey manipulatrice et malfaisante. Ces rencontres qu’Harry tente d’éviter autant qu’il le peut pimentent le récit en laissant planer l’ombre d’un passé mystérieux et douloureux. Tout cela conduit à des circonstances qui deviennent rapidement exceptionnelles et lorsque le lecteur suit Harry et Michael au bal de vampires donné dans le repaire de Bianca, déjà croisée dans le premier tome, il sait intuitivement que les choses vont dégénérer. Le duo qu’ils forment ensemble ajoute souvent de l’irone à l’histoire, la ferveur religieuse de Michael contrastant fortement avec le scepticisme méfiant d’Harry. Car l’humour est bien sûr toujours au rendez-vous, tant dans le récit lui-même ou dans les paroles d’Harry que dans ses actes, et l’action se fait plus forte au fil des pages tandis que le Mal gagne du terrain. Les scènes terrifiantes que la fin du deuxième tome laissait présager sont intenses, chargées de symboles et d’émotions contraires.

Comme dans les tomes précédents, la construction est des plus dynamiques, ajoutant plusieurs mystères pour un seul résolu, de sorte que le lecteur attend toujours quelque chose. Dire que la fin de ce troisième tome ne fait qu’empirer la situation est bien sûr un euphémisme : les trente dernières pages semblent nous promettre un quatrième tome tout aussi intense mais assez différent des trois premiers. L’action se mêle à l’ingéniosité du personnage mais aussi à ses sentiments, qu’il nous dévoile presque malgré lui dans les pires moments. Harry Dresden est définitivement drôle et juste. Vivement la suite, qui commence visiblement avec une pluie de crapaud sur Chicago, j’ai hâte !

  

Quelques extraits

— Assieds-toi, Morty. J’aimerais te poser quelques questions. Si tu es franc avec moi, tu prendras ton taxi, sinon…

Je n’achevai pas ma phrase. Ce qui est pratique avec l’imagination, c’est que les gens pensent toujours qu’on leur fera des trucs mille fois pires que ce qu’on pourrait inventer. Il faut juste laisser libre cours à leurs spéculations. [P. 110]

 

De toute manière, la communauté surnaturelle est régie par un code de conduite assez ancien. Quand on a un problème, on le règle en face. On ne se sert pas des policiers ou des autres mortels comme d’armes. Ce sont les bombes nucléaires du monde mystique. S’ils étaient témoins d’un combat d’ordre surnaturel, ils feraient dans leur froc, avant de brûler tout le monde en moins de temps qu’il n’en faut pour crier « inquisition ». La plupart des gens se foutent que l’un des monstres ait raison et l’autre tort. Ce sont des putains de monstres, alors on les descend tous les deux et on dort mieux la nuit. [P. 126]

 

Par les cloches de l’enfer ! Moi, j’avais une migraine, un chrono qui s’approchait du rouge, et les nerfs en pelote. Ajoutez à ça le plus grand cimetière de Chicago, pendant une sombre nuit d’averses, quand la frontière avec le monde des esprits est aussi étanche qu’une passoire. Graceland pullulait de fantômes et de spectres… et j’étais seul.

— Mouais, soufflai-je, la routine, quoi ! [P. 212]

 

J’avais l’impression de servir de catalogue à la douleur. [P. 357]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec  FrankieHeclea, Penelope, Taliesin, Yumiko & Zatoun.

  2/7

 

BUTCHER, Jim. Les dossiers Dresden, tome 3 : Tombeau ouvert. Paris : Milady, impr. 2010. 478 p. ISBN 978-2-8112-0280-4

 

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Tome 1 : Avis de tempête
Tome 2 : Lune fauve
Tome 3 : Tombeau ouvert
Tome 4 : Fée d’hiver
Tome 5 : Suaire froid
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L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ~ Robert Louis Stevenson

17 février 2011

Il est des livres que l’on doit tout simplement lire. Et quand le moment est venu, on ne peut plus attendre, même si c’est un coup de tête, même si les réflexions se font déjà trop longues pour une seule nuit. Il est des livres que l’on se doit de lire et qu’on sait liés d’avance à un grand chambardement intérieur, pour tous les souvenirs que l’on devine déjà, pour les personnes qui nous en ont parlé, pour les auteurs qui y ont fait référence ailleurs. Je me devais de lire L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. C’est fait. Et je ne sais pas si je pourrai un jour me libérer de l’emprise de cette nouvelle. (Je passe sur les grosses coquilles qui m’ont aveuglée dans cette édition, mais bien sûr je n’en pense pas moins.)

Lorsque M. Utterson, notaire de son état, écoute un dimanche l’étrange histoire que lui conte son ami M. Enfield à propos d’un homme monstrueux piétinant une fillette avec démence, le ton est donné : Utterson mènera l’enquête. Car Enfield lui a donné un nom. Hyde. Ce même nom dont il est question dans le testament étonnant de son ami le docteur Jekyll.

Oui, tout le monde connaît ce fameux Hyde, double maléfique du docteur Jekyll. Tout le monde connaît plus ou moins le concept sur lequel est basée la nouvelle de Stevenson : la dualité de la nature humaine. Mais jusqu’au jour où vous la lirez, cette nouvelle, vous serez dans l’ombre d’une idée préconçue par notre bonne vieille et moche société.

Utterson ne peut s’empêcher de se demander comment son ami Jekyll, un homme honnête, aimable et respectable peut être lié avec le personnage diabolique et répugnant de Hyde. Et le lecteur, qui le sait déjà, baigne avec lui dans la sinistre envie de connaître le fin mot de l’histoire. En commençant cette enquête, on sent déjà chez Utterson une fascination craintive pour l’histoire qui lui sautera inévitablement à la figure. Car Jekyll est fébrile, il se confie peu mais attise la curiosité via un mystère angoissant. Peu à peu, il sombre et perd totalement confiance en lui, il se laisse envahir par son double, il laisse sa conscience plonger dans la répulsion et l’entraîner tout entier dans sa chute libre. Hyde gagne du terrain.

Pendant toute cette courte histoire, Utterson est toujours terriblement proche de la vérité dont Jekyll ne veut pas se libérer. L’instabilité du médecin alerte le notaire dont l’inquiétude et les suspicions redoublent. Pourquoi Jekyll laisse-t-il Hyde entrer à sa guise dans son laboratoire ? Ce sont les détails qui font évoluer l’enquête en aiguisant le flair d’Utterson. Les dissemblances entre les faits racontés par Jekyll et ceux rapportés par son majordome Poole, les étranges similitudes entre l’écriture de Jekyll et celle de Hyde, les objets de Jekyll se retrouvant chez Hyde… Tout cela glace Utterson.

L’histoire de Jekyll et Hyde, c’est l’histoire de l’homme, de chaque homme en tant qu’individu. C’est l’histoire de l’équilibre entre ses bons sentiments, sa raison, et son côté sombre empli des pires perversités humaines. Un équilibre qui peut valser pour une simple idée. La paix intérieure de Jekyll est dévorée par un mal puissant qui ne doit son expansion qu’à lui-même. En plus de ça, comme tout être humain, devant sa propre malfaisance, devant sa propre peur de sa propre malfaisance, il se voile la face. Si c’est pas merveilleux ! Face à cela, même entouré d’amis, on ne peut qu’être seul. Alors Jekyll engage un combat contre lui-même, s’enferme et laisse brusquement ses amis à leur propre solitude. Utterson voit alors son inquiétude devenir une réelle crainte et l’épouvante qui embrasse Jekyll fond comme un oiseau de proie sur son entourage. La peur abominable qui se dégage du confinement de Jekyll et de ses occupations inconnues et obscures est aussi incontrôlable que ce mal qui se développe en lui. Ses domestiques se terrent, terrifiés. Son propre consentement le ronge. Libre de choisir le bien, Jekyll choisit Edward Hyde et s’enferre dans la dépravation, dont il devient l’esclave. Mais comment lâcher en liberté ce que l’on a de plus malfaisant en gardant le contrôle ?

Utterson lui-même fait intervenir pour terminer son récit le témoignage écrit de Lanyon (révélation centrale) ainsi que l’explication complète de Jekyll, comme si dévoiler le fin mot de l’histoire était au-dessus de ses forces.

Quant au style de Stevenson, il s’emploie à envoyer au lecteur des sensations extrêmes grâce à des mots infiniment justes. Du coup, le pressentiment d’une catastrophe, d’un événement terrible domine l’histoire jusqu’à la lecture des révélations de Lanyon et de Jekyll. L’ambiance est délicieuse, faite de brouillard, d’obscurité et d’insécurité, une ambiance silencieuse propice à l’intense cogitation qui agite les personnages.

Toute chose a une face cachée, et cette nouvelle met en lumière la face la plus souvent camouflée sous un beau jour que tout être humain possède en lui. Ce côté sourd, malade, malsain, insatisfait et abject qui agit en sourdine entre les mécanismes insaisissable du cerveau, ce côté refoulé au profit d’une vie sociale entre individus, entre bêtes humaines, toujours animées – quoi qu’elles disent, quoi qu’elles veuillent laisser croire – de sombres désirs mal orientés et pour toujours mal assouvis. C’est une part de l’essence même de l’homme : la dualité primitive.

Ce paradoxe humain (être doté de raison, savoir la différence entre le bien et le mal et donc toujours être tenté par le côté sombre) amène la réflexion sur ces deux facettes indissociables et pourtant parfois si nettes l’une en face de l’autre. C’est d’ailleurs ce côté homogène de l’homme considéré comme « normal » en nous qui nous fait sans cesse traquer le manichéisme, qui par ailleurs ressemble souvent dans nos têtes à un cliché erroné. Là où à partir de cette homogénéité, beaucoup sont persuadés que double jeu et authenticité ne sont pas compatibles, Stevenson fait affirmer exactement le contraire à Jekyll.

Cette explication finale est un trésor de cogitations qui pose des questions sur l’identité, la psychanalyse, le dédoublement de la personnalité, l’inconscient, l’hypocrisie, la science et la médecine, l’éthique à cette époque.

Dans cette nouvelle, j’ai aussi retrouvé avec plaisir l’époque et quelques idées morales prônées par Oscar Wilde dans son délicieux Portrait de Dorian Gray. Comme chez Oscar, les faits fantastiques sont terriblement frappés de réalisme, dans le sens où les réflexions sous-jacentes touchent à la nature humaine. Et même si chez Stevenson le style est moins parfumé, c’est une histoire marquante qui a aussi le mérite de me faire réfléchir pour longtemps encore.

 

 Quelques extraits  

Parfois je me dis que si nous savions tout nous serions d’autant plus soulagés de partir. [P. 67]

 

« Si je ne reproche rien à notre vieil ami, écrivait Jekyll, je conviens avec lui que nous ne devons plus nous voir. J’ai l’intention, dorénavant, de mener une vie extrêmement retirée. Si ma porte reste souvent fermée, y compris à vous, ne vous en étonnez pas, ne doutez pas non plus de notre amitié. Permettez que j’emprunte mon propre chemin de ténèbres. J’ai attiré sur moi un châtiment et un péril qu’il m’est impossible de nommer. Je suis le plus grand des pécheurs, je suis également la plus grande des victimes. Je n’aurais jamais cru que le monde puisse renfermer un endroit de souffrances et de terreurs aussi déshonorantes. Vous ne pouvez faire qu’une chose pour soulager mon destin, Utterson : c’est respecter mon silence. » [P. 69]

 

La lune blême était couchée sur le dos, comme si une bourrasque l’avait renversée, à peine voilée par des nuages effilochés, d’une texture diaphane et cotonneuse. [P. 79]

 

L’expression extraordinaire de son visage me frappa, mélange singulier d’une grande activité musculaire et d’une tout autre grande dystrophie physique, auquel il faut ajouter, et ce n’est pas le moindre, l’étrange malaise que m’inspirait sa proximité, malaise se caractérisant par une sorte de paralysie naissante et par un net ralentissement du pouls. Sur le moment, j’attribuai mon trouble à quelque répugnance ne tenant qu’à moi et me bornai à m’étonner de l’intensité de mes symptômes. Mais j’ai eu depuis des raisons de croire que leur origine tenait beaucoup plus à la nature humaine et s’articulait autour d’une charnière plus noble que le principe de haine. [P. 110]

 

Bien qu’expert du double jeu, je n’étais en rien un hypocrite ; chacune de mes deux facettes était vraiment authentique. Je n’étais pas plus moi-même lorsque je me libérais de toute entrave pour plonger dans l’abjection que lorsque je travaillais au grand jour et avec acharnement à l’avancement des connaissances ou au soulagement du chagrin et des souffrances. [P. 118]

 

Jour après jour, grâce aux deux aspects de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je progressai un peu plus vers cette vérité dont la découverte partielle m’a condamné à un aussi terrible naufrage : à savoir que l’homme n’est pas un, en vérité, mais deux. Je dis deux, parce que mes connaissances n’ont pas dépassé ce stade-là. D’aucuns me suivront, d’autres iront plus loin que moi dans ce domaine, et je prends le pari de prédire qu’on finira par établir que l’homme n’est qu’une confédération de citoyens divers, hétéroclites et indépendants. [P. 119]

 

STEVENSON, Robert Louis. L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Paris : Marabout, 2010. 147 p. (Marabout Fantastic) ISBN 978-2-501-06646-4

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