Quatrième et dernière lecture pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID. Par les pensées de Jérôme, on apprend qu’Armand, le petit ami de sa fille Marina, vient de mourir : sa moto a pris feu avant d’aller se jeter contre un arbre. Le chagrin de Marina est sans précédent et donne à Jérôme un prétexte pour se « réveiller ». Il se met enfin à éprouver des sentiments, des sensations. Dehors, il est toujours aussi calme ; dedans, c’est le déluge.
Pensées, souvenirs, questions intérieures. Le roman m’a frappée dès le départ par la justesse de son style, par la justesse des sentiments qui se bousculent face au deuil. C’est un roman plein de tendresse et de solitude, qui foisonnent pourtant de personnages. C’est l’histoire d’un père qui ne sait pas comment accompagner sa fille dans la douleur. L’histoire d’une quête d’identité. Les pensées de Jérôme se perdent avec lui, douces et distraites. Il y a une sorte de mélancolie dans un blocage si humain. Parce qu’au fond, c’est vrai, comment fait-on lorsque le petit ami de sa fille meurt brusquement ?
Page 13, j’avais envie de hurler au coup de cœur. A cause d’un seul paragraphe, d’une seule expression. « Comme si leurs vies en dépendaient. » Une expression qui me caractérise autant qu’elle me broie. Une expression qui donne encore un peu plus de sens à ce roman, dans lequel on passe de la douleur au rire franc d’une ligne à l’autre.
Jérôme reçoit son ex-femme Paula, elle vient réconforter sa fille et enterrer Armand qu’elle n’a pas connu. Dès lors, les sentiments qui animent Jérôme et Paula sont criblés de paradoxes. Désir, jalousie, haine, amour… Les pensées de Paula se balancent elles aussi d’une idée à une autre, mais plus bruyamment, parce que par rapport à Jérôme qu’elle décrit comme quelqu’un que rien n’atteint, elle ressent les choses puissance mille. Mais juste après avoir donné l’impression que ses émotions grillaient sa raison, elle affiche un cœur de pierre et s’enfuit tout aussi rapidement qu’elle était arrivée. C’est ce genre de précipitation qui tourmente Jérôme, soudainement en proie à des pensées trop vives, mais toujours des pensées à retardement. C’est un personnage, un homme étrange. Il n’est pas curieux, n’a aucune spontanéité, il se pose des questions sans chercher les réponses… Il semble vide.
Peu à peu, les souvenirs se mêlent aux pensées. Et l’enfance de Jérôme surgit tout à coup. Une enfance d’abord présentée comme un conte de fées, avec son lot de mystères et toutes les choses que l’on croit normal de ne pas savoir. Cette enfance – et ce qu’il en reste – devient petit à petit une ode à la forêt qui se confond avec les horreurs de la seconde guerre mondiale. Car Jérôme a un secret qu’il garde enfoui très profondément. Il est à la recherche de son passé perdu d’enfant trouvé.
Le style est frais et poignant, le fond est une caverne de débats sur la perte d’un être cher, l’amour, la campagne, la jeunesse, la force de l’amitié quand plus rien ne va. Mais de Jérôme finalement, à cause de cette lecture intime à travers ses pensées, on ne voit que les faiblesses. Et il n’en est pas toujours attendrissant pour autant. Le lecteur plane au-dessus des scènes grâce à ses pensées mais il a affaire à un personnage tellement désemparé et mou du genou que l’intérêt s’effrite. L’histoire se dégrade toute seule au fur et à mesure que la fin approche. Une fin qui part un peu en vrille, un chouia dérangeante mais inefficace, trop en décalage avec le reste du roman.
Une écriture vibrante et un début percutant, mais une fin trop éparpillée.
Quelques extraits
Elle raccroche alors qu’il est en train de lui dire « je t’embrasse ». Il songe à la rappeler, juste pour lui dire ça, « je t’embrasse ». Comme si leurs vies en dépendaient, l’équilibre du monde, la justice. [P. 13]
— T’en as pas marre de ce métier ?
— Non, pourquoi ? Je me promène. Je vois des gens.
— Tu t’en fiches, des gens.
— Ah bon ?
— Tu ne t’en fiches pas ?
Jérôme réfléchit un instant. Il ne voit rien à opposer à ça. Aucun contre-exemple.
— Si, c’est vrai, je m’en fiche, avoue-t-il.
Un poids s’envole aussitôt de sa poitrine.
— Eh ben, ça fait plaisir, dit Paula d’un ton amer.
— Mais c’est toi qui l’as dit.
— Peut-être que je l’ai dit pour t’entendre affirmer le contraire. [P. 32]
Prenez un arbre dans vos bras et tirez vers le haut, tentez de le soulever. Voilà, rien ne bouge, c’est ça la mort, se dit Jérôme. [P. 42-43]
— Pourquoi vous faites cette tête ? demande Vilno Smith. Vous trouvez que je suis trop exigeante ? C’est vrai. Je suis très exigeante. Pour tout. Je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter de quelque chose qui ne convient pas. [P. 59]
La pente des yeux, la couleur de la peau, l’orientation des sourcils, l’implantation du nez, le dessin des lèvres. Parfois, un visage vous bouleverse. Le contempler vous blesse et vous console. [P. 194]
DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris : Editions de l’Olivier, 2010. 210p. ISBN 978-2-87929-697-5
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Les trois autres romans de la sélection du prix :
- Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;







