Archive pour la catégorie ‘Prix Passa Porta – Indications – IESSID’

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Dans la nuit brune ~ Agnès Desarthe (Prix Passa Porta, lecture n°4)

9 février 2011

Quatrième et dernière lecture pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID. Par les pensées de Jérôme, on apprend qu’Armand, le petit ami de sa fille Marina, vient de mourir : sa moto a pris feu avant d’aller se jeter contre un arbre. Le chagrin de Marina est sans précédent et donne à Jérôme un prétexte pour se « réveiller ». Il se met enfin à éprouver des sentiments, des sensations. Dehors, il est toujours aussi calme ; dedans, c’est le déluge.

Pensées, souvenirs, questions intérieures. Le roman m’a frappée dès le départ par la justesse de son style, par la justesse des sentiments qui se bousculent face au deuil. C’est un roman plein de tendresse et de solitude, qui foisonnent pourtant de personnages. C’est l’histoire d’un père qui ne sait pas comment accompagner sa fille dans la douleur. L’histoire d’une quête d’identité. Les pensées de Jérôme se perdent avec lui, douces et distraites. Il y a une sorte de mélancolie dans un blocage si humain. Parce qu’au fond, c’est vrai, comment fait-on  lorsque le petit ami de sa fille meurt brusquement ?

Page 13, j’avais envie de hurler au coup de cœur. A cause d’un seul paragraphe, d’une seule expression. « Comme si leurs vies en dépendaient. » Une expression qui me caractérise autant qu’elle me broie. Une expression qui donne encore un peu plus de sens à ce roman, dans lequel on passe de la douleur au rire franc d’une ligne à l’autre.

Jérôme reçoit son ex-femme Paula, elle vient réconforter sa fille et enterrer Armand qu’elle n’a pas connu. Dès lors, les sentiments qui animent Jérôme et Paula sont criblés de paradoxes. Désir, jalousie, haine, amour… Les pensées de Paula se balancent elles aussi d’une idée à une autre, mais plus bruyamment, parce que par rapport à Jérôme qu’elle décrit comme quelqu’un que rien n’atteint, elle ressent les choses puissance mille. Mais juste après avoir donné l’impression que ses émotions grillaient sa raison, elle affiche un cœur de pierre et s’enfuit tout aussi rapidement qu’elle était arrivée. C’est ce genre de précipitation qui tourmente Jérôme, soudainement en proie à des pensées trop vives, mais toujours des pensées à retardement. C’est un personnage, un homme étrange. Il n’est pas curieux, n’a aucune spontanéité, il se pose des questions sans chercher les réponses… Il semble vide.

Peu à peu, les souvenirs se mêlent aux pensées. Et l’enfance de Jérôme surgit tout à coup. Une enfance d’abord présentée comme un conte de fées, avec son lot de mystères et toutes les choses que l’on croit normal de ne pas savoir. Cette enfance – et ce qu’il en reste – devient petit à petit une ode à la forêt qui se confond avec les horreurs de la seconde guerre mondiale. Car Jérôme a un secret qu’il garde enfoui très profondément. Il est à la recherche de son passé perdu d’enfant trouvé.

Le style est frais et poignant, le fond est une caverne de débats sur la perte d’un être cher, l’amour, la campagne, la jeunesse, la force de l’amitié quand plus rien ne va. Mais de Jérôme finalement, à cause de cette lecture intime à travers ses pensées, on ne voit que les faiblesses. Et il n’en est pas toujours attendrissant pour autant. Le lecteur plane au-dessus des scènes grâce à ses pensées mais il a affaire à un personnage tellement désemparé et mou du genou que l’intérêt s’effrite. L’histoire se dégrade toute seule au fur et à mesure que la fin approche. Une fin qui part un peu en vrille, un chouia dérangeante mais inefficace, trop en décalage avec le reste du roman.

Une écriture vibrante et un début percutant, mais une fin trop éparpillée.

 

Quelques extraits

Elle raccroche alors qu’il est en train de lui dire « je t’embrasse ». Il songe à la rappeler, juste pour lui dire ça, « je t’embrasse ». Comme si leurs vies en dépendaient, l’équilibre du monde, la justice. [P. 13]

 

— T’en as pas marre de ce métier ?

— Non, pourquoi ? Je me promène. Je vois des gens.

— Tu t’en fiches, des gens.

— Ah bon ?

— Tu ne t’en fiches pas ?

Jérôme réfléchit un instant. Il ne voit rien à opposer à ça. Aucun contre-exemple.

— Si, c’est vrai, je m’en fiche, avoue-t-il.

Un poids s’envole aussitôt de sa poitrine.

— Eh ben, ça fait plaisir, dit Paula d’un ton amer.

— Mais c’est toi qui l’as dit.

— Peut-être que je l’ai dit pour t’entendre affirmer le contraire. [P. 32]

 

Prenez un arbre dans vos bras et tirez vers le haut, tentez de le soulever. Voilà, rien ne bouge, c’est ça la mort, se dit Jérôme. [P. 42-43]

 

— Pourquoi vous faites cette tête ? demande Vilno Smith. Vous trouvez que je suis trop exigeante ? C’est vrai. Je suis très exigeante. Pour tout. Je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter de quelque chose qui ne convient pas. [P. 59]

 

La pente des yeux, la couleur de la peau, l’orientation des sourcils, l’implantation du nez, le dessin des lèvres. Parfois, un visage vous bouleverse. Le contempler vous blesse et vous console. [P. 194]

 

DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris : Editions de l’Olivier, 2010. 210p. ISBN 978-2-87929-697-5

 

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Les trois autres romans de la sélection du prix :

 - Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;

 - Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

 - Rumba d’Alberto Ongaro.

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Rumba ~ Alberto Ongaro (Prix Passa Porta, lecture n°3)

6 février 2011

Troisième lecture pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID et enfin un roman qui n’a pas à craindre de valser par la fenêtre. Ouf. Un roman-pépite qui donne l’envie de s’aventurer pour mieux connaître les éditions Anacharsis, l’œuvre d’Alberto Ongaro ou encore celle de Dashiell Hammett.

Devenu auteur de roman policier pour assouvir ses propres envies de meurtres, John B. Huston vit à Porto Alegre au Brésil, où il dilapide au jeu le peu d’argent que ses ex-femmes ne lui soutire pas. Quand Valentin l’appelle d’Uruguay, l’aventure commence. Au pas, prudemment, on entre dans une « énigme tropicale ». En lui demandant de venger l’assassinat de Cayetana, une sublime Mexicaine qui hante ses pensées, Valentin propulse son ami écrivain dans une enquête dont l’atmosphère rappelle parfois le mystère austerien postmoderne et limite absurde. Car dans cette Amérique latine sombre des années 50’, bordée d’océans furieux, ceux d’en haut ne sont jamais loin de ceux d’en bas.

Plus qu’une enquête, Huston reçoit de Valentin une véritable obsession en héritage. Une obsession étrange, un romantisme passionné pour Cayetana que Valentin semble lui léguer avec son propre destin. Il lui faudra découvrir l’assassin de Cayetana avant de trouver le repos. Et cette obsession est doublée d’une monomanie qui contribue à l’ambiance obscure du roman : le culte du Faucon Maltais, dont la référence est partout. La trame frappe par l’évolution continue qui en découle. Car le début de l’histoire, à la fin, sera relégué à une autre époque pour chacun des personnages. Personnages dont le passé nous est livré au moment opportun par les détails qui accrochent, qui nous donnent l’image dont on a besoin, renforcent leur charisme, leur mystère ou leur côté répugnant.

Quant à Huston, il ne tire pas de conclusion hâtive, il prend son temps, démêle les nœuds progressivement, renforçant l’attention du lecteur, qui est pris au piège de ce suspense noir, étrange, latent. L’espoir des personnages est le nôtre. Et l’apparition de femmes plus belles les unes que les autres rythme le roman, de même que les pulsions charnelles qu’elles suscitent chez la gente masculine. Hommes et femmes embaument le mystère à coup de passés enfouis relégués au statut d’autres vies, d’identités multiples et de vérités tues. Et puis il y a cette impression qu’a Huston que tout a un rôle à jouer dans l’histoire – et notamment cette magnifique rumba dulce y bonita – que rien n’est dû au hasard, une impression fascinante qui renvoie à l’obscurité épaisse qui englobe tout le roman.

Avec en toile de fond ces gosses des rues formés au métier du crime par des délinquants et tueurs professionnels, la misère et les milieux aisés s’entrechoquent au cœur de l’enquête. On n’est jamais loin du trafic d’enfants, du trafic du sexe qui règnent en maître dans certains quartiers et des réflexions qui en dérivent. Réflexions sur la misère du monde, sentiment d’impuissance face aux filles-mères qui arpentent les rues, aux meninos  das ruas.

Le texte, parsemé d’expressions brésiliennes, chante presque, malgré la noirceur du genre. Le style reste imprégné d’une certaine poésie, peut-être plus marquée encore en VO et surtout à l’égard des femmes. Huston a également la particularité de faire sans cesse des parallèles tout en subtilité entre l’enquête qu’il mène et celles qu’il invente dans ses romans, ce qui expédie le lecteur face à une pseudo mise en abyme savoureuse et assez troublante.

Le dernier quart du roman voit se succéder une série de coups de théâtre à faire bondir le lecteur de pages en pages jusqu’à la dernière. Au final, Rumba est un roman chaud et noir qui prône l’importance des dialogues sur fond de rumba envoûtante. LISEZ-LE !!!

 

Quelques extraits

Puis – continua Valentin – il avait trouvé du boulot dans ce bar de Rio, L’Albatros, près du centre financier le plus équivoque de la ville. Et c’était là qu’était arrivé un événement qui avait fait prendre à sa vie un tournant définitif. Une nuit, elle était entrée. Il était très tard, il était resté seul et s’apprêtait à fermer lorsqu’elle était entrée avec un ami, un type en smoking blanc, grand, maigre, bronzé et ivre. La radio encore allumée répandait les notes d’une douce mélodie d’amour. « Une lente rumba, Huston, ce à quoi on s’attend dans un film quand quelque chose qui frappe au cœur est sur le point de se produire, une musique de fond, d’une beauté peut-être ridicule, mais qui doit être celle-là et non une autre, et qui fonctionne de façon mystérieuse… » [P. 35]

 

« Alors, t’étais où ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? »

Il prit l’un de ses pieds et se mit à le caresser.

« Ici, à Canela, on n’a fait que parler du coup de fil que t’as reçu d’Uruguay et de ton départ. Comme ça, tout à coup, sans donner d’explications. T’étais où ?

— En Uruguay.

— Ca j’avais compris, Ducon. Mais qu’est-ce que t’es allé y foutre ?

— C’est mes oignons. »

Christina éclata de rire. « Quel beau dialogue, dit-elle. Tu devrais le copier dans un de tes bouquins.

— Je n’y manquerai pas. Les bons dialogues, c’est pas facile à trouver. » [P. 64]

 

Il s’interrompit, secoua doucement la tête. « C’est curieux qu’à une époque aussi cynique que la nôtre, des poches de romantisme demeurent chez des individus dont on attendrait devant la vie des attitudes fort différentes. Mais les passions ne regardent personne en face. » [P. 210]

 

ONGARO, Alberto. Rumba. Toulouse : Anacharsis, 2010. (Collection Fictions). 317 p. ISBN 978-2-914777-612

 

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Les trois autres romans de la sélection du prix :

 - Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;

 - Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

 - Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe.

 

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Naissance d’un pont ~ Maylis de Kerangal (Prix Passa Porta, lecture n°2)

3 janvier 2011

Et pourtant…

Pourtant j’aime la poésie, j’aime les mots placés où on ne les attend pas, les codes cassés, les idées originales, l’ambition téméraire, le contre-emploi. Pourtant je ne peux pas dire que ce livre n’a rien pour lui, que je n’ai pas aimé, que c’est une affreuse bouse, qu’il brûle en enfer. Car ce roman est sans nul doute une perle rare qu’il fallait oser écrire. Maylis de Kerangal nous raconte la vie d’un chantier, le temps de la construction d’un énorme pont dans une Californie imaginaire (mais alors très très imaginaire là, pour le coup !)… Il n’y a d’ailleurs pas grand-chose à dire de plus pour résumer l’histoire. Bon, bien sûr, on pourrait parler du bouleversement qu’induit cette immense construction, pour la ville de Coca, son économie, son écologie, son paysage… On pourrait évoquer les pseudos-intrigues amoureuses et les tentatives de sabotage, l’ambiance sinistre qui pourrait donner du piment quelques fois mais… Malgré tout cela, il est très étrange de se dire que le sentiment qui domine, c’est la lassitude. Et pour cause : l’impression que rien ne se passe reste. Le pont se construit, point.

Il fallait oser, peut-être. Mais cette lecture m’a été pénible. Très pénible. Mille fois j’ai été tentée d’abandonner ma lecture. Mille fois j’ai tenu bon, parce que ce roman fait partie de la sélection pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID, parce que je voulais pouvoir donner mon avis complet aux autres jurés lors de nos futures délibérations. Et jusqu’au bout, je me suis ennuyée, assoupie, endormie.

Lecture à voix haute pour mieux suivre, mais hélas beaucoup trop de virgules et pas assez de points. 316 pages mais beaucoup trop de mots. Comment l’expliquer ?  Des détails, des détails et encore des détails, de trop petits détails pour raconter des choses futiles, des détails qui font qu’au final, le style est lourd, le roman est plein de longueurs et l’histoire est vide. Et pourtant, c’est ce qui fait le charme de ce livre. Faire de la construction d’un pont et des acteurs de cette construction le centre d’un roman est déjà une prouesse en soi. Ecrire ce roman à coup de phrases alambiquées, de références recherchées et de vocabulaire hautement littéraire mêlé au jargon de la construction… Chapeau bas ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce roman mérite son prix Médicis ! Mais… Mais ce roman est illisible.

A travers ce pont, prétexte mais aussi finalement personnage à part entière, plus que paysage, on explore l’intimité d’un chantier. Côté personnages, on a droit aux clichés bien campés : une foule d’écorchés vifs et de cadres friqués. De ces personnages trop nombreux émanent une certaine violence, des doutes, des rêves, des peurs, des révoltes. Peu à peu, on entre dans leur vie, l’auteur nous livre leurs pensées. Les enjeux sont alors multiples, puisqu’ils unissent leurs solitudes. Mais ce ne sont que de beaux destins croisés desservis par un style étouffant. Un style que j’aurais vraiment apprécié dans une oeuvre beaucoup plus courte. Ici, j’en ai fait une overdose page 40, à bout de souffle. Ce livre n’en finissait déjà plus.

On ne peut nier que ce roman ait une âme particulière, ni que Maylis de Kerangal ait totalement rempli sa mission quant à cet ouvrage technique plongé dans un style des plus littéraires. Mais où est le plaisir du lecteur ?

Quelques extraits

Diderot se leva de nouveau pour aller à la fenêtre. Être un bridgeman une fois encore. C’est bon, ça. Il exultait en silence – construire un pont est encore une source d’allégresse, même dans un trou pourri comme Coca, un bled dont personne n’a jamais entendu parler. Le travail par excellence quand on est ingénieur. Il piétinait devant la baie vitrée, front brûlant maintenant collé à la vitre qui grésillait des lumières de la nuit comme du papier qui brûle, et déjà s’amusait à l’idée de déconcerter son entourage par trop prompt à le complimenter, à l’idée de déjouer son admiration bébête car, vraiment, il était désolée mais la symbolique de l’ouvrage – le trait d’union, la passage, le mouvement, blablabla – lui passait au-dessus de la tête, il s’en foutait éperdument : ce qui l’excitait, lui, c’était l’épopée technique, la réalisation des compétences individuelles au sein d’une mise en branle collective, ce qui le passionnait c’était la somme de décisions contenue dans une construction, la succession d’événements courts rapportée à la permanence de l’ouvrage, à son inscription dans le temps. Ce qui le mettait en joie, c’était d’opérer la validation grandeur nature de milliers d’heures de calculs. [P. 69]

 

[…] il se recule juste assez pour qu’elle puisse lui déboutonner son jean et fléchir sur ses jambes pour lui rouler son caleçon au sol, puis rejette juste assez ses épaules en arrière pour qu’elle fasse coulisser sur ses bras les manches de sa chemise, un gymkhana qui accélère la cadence de leur respiration, accroît leur transpiration, et bientôt les vitres de la cabine se couvrent de buée, le gaz carbonique qu’ils expriment et l’effet Joule de leurs corps nus les enclavent dans une vapeur de sauna, nuée de condensation qui les soustrait au regard des hiboux, chauves-souris et papillons de nuit, à celui des aviateurs et des adolescents qui glandent la nuit sur les toits des buildings, un halo qui les tient ensemble, à l’abri au cœur des ténèbres, quand pourtant la cabine se dilate, mouvante, plastique, zone érogène illimitée […]. [P. 308]

 KERANGAL, Maylis de. Naissance d’un pont. Paris : Verticales, impr. 2010. 316 p. ISBN 978-2-07-013050-4

 

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Les trois autres romans de la sélection du prix :

 - Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;

 - Rumba d’Alberto Ongaro ;

 - Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe.

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Où j’ai laissé mon âme ~ Jérôme Ferrari (Prix Passa Porta, lecture n°1)

2 décembre 2010

Parmi les quatre romans sélectionnés pour le prix Passa-Porta, j’ai attaqué celui-ci en premier. Parce que c’est le roman qui m’inspire le moins, son sujet ne m’attire pas : la guerre d’Algérie… La guerre tout court. Je suis au regret de vous dire qu’il y avait longtemps que je n’avais plus eu envie de distribuer des baffes aussi puissantes à la lecture d’un roman.

Après avoir traîné deux semaines sur les trente premières pages, j’ai fini par me gaver du reste en une soirée : il fallait que j’en finisse. Je ne peux pas dire exactement la part que mes a priori ont pris dans les non-sensations et l’agacement éprouvés lors de ma lecture. Je suis restée en dehors de ce roman. Et à la toute fin, lorsque j’y suis rentrée, ce ne fut qu’à cause d’une profonde exaspération. On ne peut pas dire que le style soit fade, que l’histoire soit molle, mais le ton las (nostalgique ?) m’a rapidement lassée. Et plus que lassant, ce roman est agaçant.

D’une part, Horace Andreani parle à son capitaine et « ami » : André Degorce. D’autre part, on est en Algérie en 57, c’est la guerre.

D’abord Andreani. Le ton pleurnichard d’Andreani. Qui s’adresse à Degorce un chapitre sur deux en lui radotant son amour soumis et éternel. Pouah ! Et sur des pages et des pages, il n’en finit pas de geindre sans jamais reprendre son souffle. Tous ces passages sont des rumeurs monotones, je pouvais presque entendre une voix lancinante bourdonner dans ma tête.

Ensuite Degorce. Qui se prend subitement de compassion, d’amitié ou de je ne sais quoi pour Tahar, un terroriste qu’il vient de faire arrêter. Degorce qui incarne la victime devenue bourreau, comme si c’était inévitable. A plusieurs reprises, pourtant, on trouve un soupçon de raison :

— C’est une connerie, je sais, mon capitaine, répète Moreau. Mais tout le monde fait des conneries. Nous sommes des hommes.

Le capitaine Degorce ne répond pas.

(Nous sommes des hommes. C’est la faute, non l’excuse. La faute.) [P. 75]

Mais cette phrase elle-même est l’excuse.

 

Et quand vient la fin, ce n’est même pas du soulagement, c’est de l’énervement qui surgit. Le pauvre petit Degorce  a laissé son âme on ne sait où et s’en rend compte après avoir massacré, torturé, tué des hommes, à le lire on croirait que la victime, c’est lui. Victime d’être bourreau, ahahah ! Les dernières pages ne sont qu’un ramassis d’idioties fatalistes. « Je suis un homme et la nature de l’homme est d’être con, méchant et cruel. » J’ai détesté ce livre parce qu’il ne laisse la chance à rien d’autre que la violence, le pouvoir et la cruauté qu’on nous balance à la figure. Il n’y a de place que pour le mal que les personnages se font.

Bien sûr, pour le lecteur, il y a des possibilités de réflexions. L’auteur nous pousse évidemment à nous poser des questions, à réfléchir… Nous sommes tous des victimes, mais nous sommes aussi et surtout tous des bourreaux. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? Comment la souffrance dont on est victime peut-elle engendrer autant de mal quand on n’a pourtant besoin que de la chaleur des êtres aimés ? Pourquoi s’éloigne-t-on alors de ceux-ci ? L’auteur nous parle également du pouvoir, sous toutes ses formes :

Tahar est toujours en chaussettes. Ses chaussures sont posées dans un coin, des mocassins de cuir tressés. Le capitaine Degorce leur jette un bref regard satisfait avant de s’assombrir en y reconnaissant le symbole tangible et dérisoire de son pouvoir. Il a le pouvoir de faire apparaître ou disparaître une paire de chaussures, de décider qui doit rester nu et combien de temps, il peut ordonner que le jour et la nuit ne franchissent pas les portes des cellules, il est le maître de l’eau et du feu, le maître des supplices, il dirige une machine, énorme et compliquée, pleine de tuyaux, de fils électriques, de bourdonnements et de chair, presque vivante, il lui fournit inlassablement le carburant organique que réclame son insatiable voracité, il la fait fonctionner mais c’est elle qui régit son existence et, contre elle, il ne peut rien. Il a toujours méprisé le pouvoir, l’incommensurable impuissance que son exercice dissimule, et jamais il ne s’est senti aussi impuissant.

 

Mais ces quelques passages efficaces ne réussiront pas à faire de ce roman un texte inoubliable et marquant.

Et pourtant, je suis certaine que la plume de Jérôme Ferrari dans un tout autre contexte pourrait être merveilleuse… Dommage.

FERRARI, Jérôme. Où j’ai laissé mon âme. Arles : Actes Sud, impr. 2010. 153 p. ISBN 978-2-7427-9320-4

 

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Vous pourrez bientôt retrouver mon avis sur les trois autres romans de la sélection du prix :

- Rumba d’Alberto Ongaro ;

- Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe ;

- Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal.

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Le Prix Passa Porta – Indications – IESSID : 1ère réunion

12 novembre 2010

Encore une nouvelle expérience qui s’offre à moi ! Et cette fois, j’ai décidé de la partager ici. =)

Cette année, en tant qu’étudiante en section bibliothécaire-documentaliste à l’IESSID, je fais partie des 13 jurés du Prix Passa Porta – Indications – IESSID. (Le prix, qui porte pour l’instant le nom des trois organisateurs en collaboration, changera certainement de nom prochainement.)

Mardi soir, en présence de Natacha Wallez (professeur à l’IESSID) et de Lorent Corbeel (rédacteur en chef de la revue Indications), nous avons rencontré trois des quatre libraires qui ont établi pour nous la sélection des quatre romans en lice pour ce prix. Chaque libraire nous a donc présenté son coup de coeur :

- Point Virgule (Namur) : Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari (edit : lu en novembre 2010) ;

- Aden (Bruxelles) : Rumba d’Alberto Ongaro (edit : lu en février 2011) ;

- La Licorne (Bruxelles) : Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe (edit : lu en février 2011) ;

- Livre aux trésors (Liège) : Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (edit : lu en décembre 2010).

Le prix sera remis fin mars lors du Festival Passa Porta. Maison internationale des littératures à Bruxelles, Passa Porta « est un lieu de rencontre pour les amoureux de littérature et les auteurs littéraires, un espace où les liens entre les littératures néerlandophone, francophone et d’autres langues sont privilégiés. Passa Porta a ouvert ses portes en octobre 2004. La maison comprend une scène littéraire, une librairie multilingue, un espace dédié aux ateliers, une petite galerie, des espaces de bureau et un appartement pour écrivains et traducteurs en résidence. » [Le site de Passa Porta]

Quant à Indications, c’est une « organisation jeunesse reconnue par la Communauté française de Belgique dont l’objectif est d’éveiller l’esprit critique des jeunes et de les sensibiliser par la pratique aux différents langages artistiques. » 

J’ai particulièrement hâte de me plonger dans Rumba, qui a totalement été ignoré par la presse et qui m’a l’air très prometteur !

Rendez-vous en février pour un compte-rendu de notre deuxième réunion !

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