Roman magique de bout en bout malgré son côté très sombre, De l’eau pour les éléphants emporte son lecteur dès les premières pages. On rencontre Jacob et c’est un premier coup de cœur. Jacob a « quatre-vingt-dix ans. Ou quatre-vingt-treize. C’est ou l’un ou l’autre. » Mais il en a aussi vingt-trois. Car c’est à vingt-trois ans, lorsqu’il devient orphelin, que son histoire commence. Si Jacob est aujourd’hui dans une résidence pour personnes âgées, il se souvient très bien de ces années de jeunesse vagabondes où il voyageait entouré de saltimbanques, d’animaux et de tchécos…
Le cirque. Le cirque, un univers clos et mystérieux, sombre et intriguant. Un univers dans lequel on plonge brutalement mais que l’on découvre pas à pas, guidés par Jacob, lui-même guidé par son instinct. Très vite, le milieu du cirque nous apparaît de l’intérieur, dans sa misère, dans son abjection. Le lecteur est baigné dans la noirceur des années 30’ : la prohibition secoue l’Amérique. Les cirques font faillite les uns après les autres. Lorsque Jacob s’enfuit et saute à bord du train des Frères Benzini – Le plus grand spectacle du monde, celui-ci voyage de ville en ville pour y donner son spectacle mais aussi dans le but de piller les cirques contraints à l’abandon et de repêcher quelques artistes au chômage.
Oui, l’envers du décor est effrayant. D’ailleurs, même en ne sachant pas bien où sont les bons et les moins bons au départ, Jacob sait qu’il ne doit sa place dans le train (sur une couverture crade à côté des chevaux) qu’à son statut de « cornac », même s’il n’a pas passé les derniers examens qui le séparaient du diplôme de vétérinaire.
La hiérarchie se voit de loin là où la frustration des uns fait le malheur des autres. Mais au fond, même cette hiérarchie est une menteuse. Tout n’est qu’illusion. Il y a d’ailleurs un côté Jekyll et Hyde dans ce monde où l’on cache tant bien que mal l’aspect miteux par des paillettes bon marché. Hyde se balade même dans certains personnages… Tout n’est qu’illusion, c’est une question de survie. Dans un monde où un cheval vaut plus qu’un homme, où l’on réfléchit d’abord au spectacle parce que c’est grâce à lui que l’on mange, il est difficile de se faire confiance. Oncle Al mène son misérable cirque pendant que les jalousies s’étoffent. Et si l’histoire d’amour passe au second plan, ce n’est finalement pas plus mal. Une galerie de personnages nous est présentée peu à peu et la position paradoxale de Jacob nous ouvre bien des portes : vagabond sans expérience, il ne vaut pas plus qu’un ouvrier, mais ses études de vétérinaire lui valent un statut privilégié. Alors côté artistes, on côtoie Kinko le nain et sa chienne Queenie ; la belle Marlène, dresseuse de chevaux en liberté ; son mari Auguste, le maître écuyer ; la sulfureuse Barbara, danseuse orientale, etc. Mais on côtoie également des garçons de cage, des ouvriers, des videurs… Et bien entendu, des animaux.
Si Rosie, l’éléphante, prend son temps pour apparaître, c’est pour mieux nous enchanter par la suite. C’est un personnage atypique et attachant qui apporte beaucoup à l’histoire.
Des chapitres à la structure efficace se succèdent, alternant entre le passé et le présent de Jacob, et nous révèle une atmosphère de plus en plus lourde. Sur 300 pages, c’est un véritable tourbillon qui entraîne ces gens vers le chômage. C’est un univers sombre où les phénomènes de foire côtoient les manuels accros à l’alcool de contrebande, mais quelques personnages viennent compenser la bassesse des autres. Au final, c’est une très belle histoire dont on sort avec l’envie d’aller trouver Jacob dans sa résidence pour qu’il nous la raconte une deuxième fois.
Quelques extraits
— Qui s’assoit là-bas… les artistes ?
Camel me lance un regard noir.
— Bon sang, môme ! Ferme-la tant que tu sais pas comment qu’on appelle les gens… !
Il s’assoit et, aussitôt, fourre un morceau de pain dans sa bouche. Ayant mastiqué pendant une bonne minute, il me regarde.
— Oh, voyons, te vexe pas ! C’est pour ton bien. T’as vu Ezra, et, lui, c’est une bonne pâte. Allez ramène-toi…
Je le considère encore un moment, puis m’approche du banc. Ayant déposé mon assiette, j’examine mes mains dégoûtantes, les essuie sur mon pantalon, et, ne les trouvant pas plus propres, attaque néanmoins mon repas.
— Alors, comment les appelle-t-on… ?
— Des saltimbanques, dit-il, la bouche pleine. Et ton rayon, c’est les chevaux de trait. Jusqu’à nouvel ordre.
— Et où sont-ils, ces saltimbanques… ?
— Ils vont arriver d’un instant à l’autre. Il y a encore deux sections du train qui sont attendues. Ils se couchent tard, se réveillent tard, et arrivent juste à temps pour le p’tit déj’. Et, au fait, va pas les traiter de « saltimbanques » en face… !
— Comment veulent-ils qu’on les appelle ?
— Des artistes. [P. 60-61]
— Dis-moi, crois-tu vraiment que ce soit le plus grand spectacle du monde ?
Je ne réponds pas.
— Eh bien ? dit-il en me donnant un coup d’épaule.
— Je ne sais pas.
— Tu parles ! On en est loin ! On marche au tiers des capacités de Barnum. Tu sais déjà que Marlène n’est pas une princesse roumaine. Quant à Lucinda… ? Elle est loin de faire quatre cent quarante kilos, plutôt deux cents, tout au plus. Et crois-tu vraiment que Frank Otto ait été tatoué par les cannibales de Bornéo ? Tu parles ! Il plantait des piquets avec les gars de l’Escadron Volant… Ses tatouages sont le fruit de neuf années de travail ; et tu veux savoir ce qu’a fait Oncle Al, quand l’hippopotame est mort ? Il l’a mis dans du formol pour pouvoir continuer à l’exhiber. Pendant deux semaines, on a voyagé avec un hippopotame en bocal… ! Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est très bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. [P. 154-155]
GRUEN, Sara. De l’eau pour les éléphants. Paris : Librairie Générale Française, 2011. (Le Livre de Poche ; 31395) 471 p. ISBN 978-2-253-12580-8





