Voilà plus d’un an maintenant qu’Amandine m’a donné envie de découvrir Jonathan Coe avec La maison du sommeil… Voilà qui est fait ! Cette première lecture était aussi la lecture de son premier roman. Et quelle lecture ! La femme de hasard.
La femme de hasard, c’est Maria. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le hasard qui l’entoure n’est pas des plus positifs. C’est un hasard qui l’accable, qui lentement la détruit. Et comme Maria n’est pas vraiment une fille joviale et enjouée de nature, la vie qui se dessine pour elle se révèle carrément sinistre de bout en bout, avec heureusement quelques sursauts de légèreté, qui ne seront pourtant jamais complets. Maria est une grande solitaire plus ou moins taciturne, un personnage très difficile à cerner, qui n’extériorise jamais ses sentiments. Toujours en total décalage par rapport à une société qui l’indiffère, elle semble invariablement froide. Et ce n’est que grâce à la position de l’auteur que le roman trahit en filigrane les émotions de Maria.
Car la particularité de ce roman réside dans la narration de l’auteur. Jonathan Coe adopte une façon de s’immiscer dans son texte qui donne un point de vue étrange, qui force l’ambiance morose de l’ensemble. Il se positionne en tant que narrateur externe, n’hésite pas à s’adresser au lecteur en toutes circonstances (ce qui m’a d’ailleurs fait penser à Patrice Pluyette dans La traversée du Mozambique par temps calme, que j’avais tant aimé !), reléguant Maria à un personnage lointain que rien ne semble atteindre pour revenir l’instant d’après nous raconter des événements qui n’appartiennent qu’à elle, comme s’il avait été présent. Et plus fort encore, comme s’il avait été dans sa tête, si proche d’elle qu’il pouvait lui aussi trimballer tous ces sentiments qui, sans être retenus, ne sortent pas.
L’auteur-narrateur, en laissant entrer le lecteur dans sa propre subjectivité, devient presque un personnage. Il commente les faits et gestes de Maria, décortique ses pensées, les analyse, donne son avis, se justifiant parfois par rapport au choix des épisodes qu’il raconte pour avancer dans le roman de cette vie qui n’est pas la sienne. C’est ainsi que l’on se retrouve face à une narration sérieuse servant de décor à un humour qui s’y fond, semblant de rien, et l’on croit parfois apercevoir de l’ironie. Car des contradictions et des paradoxes jonchent le roman, révélant ainsi une dérision fine par petites touches presque anodines.
Le fil conducteur de la vie de Maria ? Le désespoir. Non, l’indifférence. A moins que ce soit l’indécision désolante. Pourtant le texte n’est pas triste à proprement parler, mais la joie s’est absentée pour laisser la place à une langueur froide. Plus le temps passe, plus la situation devient dramatique, car on le sent dès les premières lignes, quoi qu’il se passera pour Maria, ça se passera mal. Qu’importe si de rares moments lumineux tombent du ciel, ils finiront invariablement mal. Mon seul regret reste cette impression un peu inexplicable que le dernier tiers du roman n’est pas à la hauteur des deux premiers. L’atmosphère superbe retombe, ne tient pas la durée de ce court roman, et juste au même moment, l’auteur comme s’il s’en rendait compte, nous annonce qu’il en a marre de Maria, de cette torpeur monotone, sans doute.
La femme de hasard, c’est comme une vie racontée du côté triste, sans l’étincelle des jours heureux. J’ai maintenant hâte de découvrir les autres romans de monsieur Coe, qui ne peuvent être que plus savoureux, je le sens !
Quelques extraits
Le poème concernait, entre autres choses, le contact de flocons de neige embryonnaires avec une joue consentante, le geste de gravir une côte sans y penser, la texture d’une lueur de réverbère à son point de fusion avec le ciel d’hiver, et le réconfort puisé dans les états de solitude. Jamais Maria ne se sentait plus heureuse que lorsqu’elle était seule, globalement, mais l’idée d’être toujours seule la terrifiait, car elle était humaine après tout, ce qui était, pourrait-on dire, la source de tous ses problèmes. [P. 15]
Maria jalousait Sefton pour trois choses. Et la troisième était que personne n’attendait de lui qu’il exprime le moindre intérêt ou la moindre satisfaction pour les affaires humaines. Ainsi était-il en mesure d’exhiber une indifférence stupéfiante et parfaitement légitime. À ce titre, le simple spectacle de Sefton faisait un bien fou à Maria. Visiblement, il n’en avait rien à cirer du sort de la famille, tant qu’il n’affectait pas le sien. Il était complètement égocentrique et pourtant dénué de tout égoïsme : une qualité que Maria savait, et elle le déplorait déjà, hors de sa portée. Cela n’en faisait pas moins de lui son confident préféré. Elle pouvait par exemple lui parler sans gêne de sa réussite à l’examen, puisqu’il n’y avait aucun risque qu’il manifeste la moindre excitation. Nombreux étaient les secrets que Maria avait confiés à Sefton, sachant qu’ils ne signifieraient rien pour lui, et nombreuses étaient les petites révélations qu’elle avait testées sur lui, pour puiser de la force dans l’incroyable nonchalance avec laquelle il les entendait et les ignorait. Voilà pourquoi chaque famille devrait avoir un chat. [P. 22]
— Qu’est-ce qu’il a dit à propos d’hier soir ? »
Maria écoutait.
« Eh bien, il a dit qu’il trouvait que ton comportement exigeait une explication.
— Ah bon ? Et en quoi ?
— Il trouvait que tu avais laissé entendre qu’il avait donné l’impression d’avoir pensé que tu étais désagréable.
— Il a dit que j’avais été désagréable ?
— Eh bien, il a laissé entendre que tu avais été implicitement désagréable.
— Et comment j’aurais pu être implicitement désagréable, alors que par définition si j’avais essayé d’être plus explicite cela aurait été blessant ? Est-ce qu’il voulait dire que si j’avais dit ce qu’il voulait me faire dire, au lieu que ça reste non dit, il n’aurait pas su quoi dire ? C’est ça qu’il a dit ?
— Eh bien, c’est ce qu’il insinuait. » [P. 39]
COE, Jonathan. La femme de hasard. Paris : Gallimard, 2007. (Folio ; 4472). 183 p. ISBN 978-2-07-030846-0






