
De l’eau pour les éléphants ~ Sara Gruen
18 juin 2011
Roman magique de bout en bout malgré son côté très sombre, De l’eau pour les éléphants emporte son lecteur dès les premières pages. On rencontre Jacob et c’est un premier coup de cœur. Jacob a « quatre-vingt-dix ans. Ou quatre-vingt-treize. C’est ou l’un ou l’autre. » Mais il en a aussi vingt-trois. Car c’est à vingt-trois ans, lorsqu’il devient orphelin, que son histoire commence. Si Jacob est aujourd’hui dans une résidence pour personnes âgées, il se souvient très bien de ces années de jeunesse vagabondes où il voyageait entouré de saltimbanques, d’animaux et de tchécos…
Le cirque. Le cirque, un univers clos et mystérieux, sombre et intriguant. Un univers dans lequel on plonge brutalement mais que l’on découvre pas à pas, guidés par Jacob, lui-même guidé par son instinct. Très vite, le milieu du cirque nous apparaît de l’intérieur, dans sa misère, dans son abjection. Le lecteur est baigné dans la noirceur des années 30’ : la prohibition secoue l’Amérique. Les cirques font faillite les uns après les autres. Lorsque Jacob s’enfuit et saute à bord du train des Frères Benzini – Le plus grand spectacle du monde, celui-ci voyage de ville en ville pour y donner son spectacle mais aussi dans le but de piller les cirques contraints à l’abandon et de repêcher quelques artistes au chômage.
Oui, l’envers du décor est effrayant. D’ailleurs, même en ne sachant pas bien où sont les bons et les moins bons au départ, Jacob sait qu’il ne doit sa place dans le train (sur une couverture crade à côté des chevaux) qu’à son statut de « cornac », même s’il n’a pas passé les derniers examens qui le séparaient du diplôme de vétérinaire.
La hiérarchie se voit de loin là où la frustration des uns fait le malheur des autres. Mais au fond, même cette hiérarchie est une menteuse. Tout n’est qu’illusion. Il y a d’ailleurs un côté Jekyll et Hyde dans ce monde où l’on cache tant bien que mal l’aspect miteux par des paillettes bon marché. Hyde se balade même dans certains personnages… Tout n’est qu’illusion, c’est une question de survie. Dans un monde où un cheval vaut plus qu’un homme, où l’on réfléchit d’abord au spectacle parce que c’est grâce à lui que l’on mange, il est difficile de se faire confiance. Oncle Al mène son misérable cirque pendant que les jalousies s’étoffent. Et si l’histoire d’amour passe au second plan, ce n’est finalement pas plus mal. Une galerie de personnages nous est présentée peu à peu et la position paradoxale de Jacob nous ouvre bien des portes : vagabond sans expérience, il ne vaut pas plus qu’un ouvrier, mais ses études de vétérinaire lui valent un statut privilégié. Alors côté artistes, on côtoie Kinko le nain et sa chienne Queenie ; la belle Marlène, dresseuse de chevaux en liberté ; son mari Auguste, le maître écuyer ; la sulfureuse Barbara, danseuse orientale, etc. Mais on côtoie également des garçons de cage, des ouvriers, des videurs… Et bien entendu, des animaux.
Si Rosie, l’éléphante, prend son temps pour apparaître, c’est pour mieux nous enchanter par la suite. C’est un personnage atypique et attachant qui apporte beaucoup à l’histoire.
Des chapitres à la structure efficace se succèdent, alternant entre le passé et le présent de Jacob, et nous révèle une atmosphère de plus en plus lourde. Sur 300 pages, c’est un véritable tourbillon qui entraîne ces gens vers le chômage. C’est un univers sombre où les phénomènes de foire côtoient les manuels accros à l’alcool de contrebande, mais quelques personnages viennent compenser la bassesse des autres. Au final, c’est une très belle histoire dont on sort avec l’envie d’aller trouver Jacob dans sa résidence pour qu’il nous la raconte une deuxième fois.
Quelques extraits
— Qui s’assoit là-bas… les artistes ?
Camel me lance un regard noir.
— Bon sang, môme ! Ferme-la tant que tu sais pas comment qu’on appelle les gens… !
Il s’assoit et, aussitôt, fourre un morceau de pain dans sa bouche. Ayant mastiqué pendant une bonne minute, il me regarde.
— Oh, voyons, te vexe pas ! C’est pour ton bien. T’as vu Ezra, et, lui, c’est une bonne pâte. Allez ramène-toi…
Je le considère encore un moment, puis m’approche du banc. Ayant déposé mon assiette, j’examine mes mains dégoûtantes, les essuie sur mon pantalon, et, ne les trouvant pas plus propres, attaque néanmoins mon repas.
— Alors, comment les appelle-t-on… ?
— Des saltimbanques, dit-il, la bouche pleine. Et ton rayon, c’est les chevaux de trait. Jusqu’à nouvel ordre.
— Et où sont-ils, ces saltimbanques… ?
— Ils vont arriver d’un instant à l’autre. Il y a encore deux sections du train qui sont attendues. Ils se couchent tard, se réveillent tard, et arrivent juste à temps pour le p’tit déj’. Et, au fait, va pas les traiter de « saltimbanques » en face… !
— Comment veulent-ils qu’on les appelle ?
— Des artistes. [P. 60-61]
— Dis-moi, crois-tu vraiment que ce soit le plus grand spectacle du monde ?
Je ne réponds pas.
— Eh bien ? dit-il en me donnant un coup d’épaule.
— Je ne sais pas.
— Tu parles ! On en est loin ! On marche au tiers des capacités de Barnum. Tu sais déjà que Marlène n’est pas une princesse roumaine. Quant à Lucinda… ? Elle est loin de faire quatre cent quarante kilos, plutôt deux cents, tout au plus. Et crois-tu vraiment que Frank Otto ait été tatoué par les cannibales de Bornéo ? Tu parles ! Il plantait des piquets avec les gars de l’Escadron Volant… Ses tatouages sont le fruit de neuf années de travail ; et tu veux savoir ce qu’a fait Oncle Al, quand l’hippopotame est mort ? Il l’a mis dans du formol pour pouvoir continuer à l’exhiber. Pendant deux semaines, on a voyagé avec un hippopotame en bocal… ! Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est très bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. [P. 154-155]
GRUEN, Sara. De l’eau pour les éléphants. Paris : Librairie Générale Française, 2011. (Le Livre de Poche ; 31395) 471 p. ISBN 978-2-253-12580-8





Je me le suis procurée récemment grâce aux avis élogieux malgré que j’ai un peu peur de certaines pages sur la souffrance animale.
C’est vrai qu’il y a deux ou trois scènes qui m’ont un peu révoltée mais il n’est pas difficile de passer au-dessus parce qu’au-delà de ça, c’est vraiment un roman magnifique !
J’ai lu ton billet en diagonale car j’ai achete le roman suite au billet de Canel. Je vois que c’est un grand coup de coeur pour toi, j’ai donc encore plus hate de le lire et je reviendrai vers son billet :)
Heureuse de t’avoir donné encore plus envie de le lire ! J’espère qu’il te plaira autant qu’à moi ! :) Bonne lecture !
Je savais avant même de lire ton billet que celui ci serait diaboliquement tentateur, et j’ai eu raison! Jusqu’il y a quelques jours ce roman ne me faisait pas envie, mais je viens de retourner ma veste ^^ J’aime bien les galleries de personnages, quand on ne peut pas vraiment distinguer les bons des mauvais. Et puis l’ironie quasi absurde qui déborde des deux extraits sur tu cites me séduit. Bref, +1!
Ouiii, les extraits ne sont pas choisis au hasard, évidemment (et comme d’habitude, j’ai envie de dire :D) !
Ca faisait un bail que je n’avais pas pondu de billet tentateur, je me suis un peu rattrapée… Même si je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’il y avait à dire de ce roman. En tout cas, il devrait te plaire ! :)
Jme doute que tu ne choisis pas au hasard ;)
Je crois qu’il rique en effet de beaucoup me plaire, même s’il devra attendre un peu ( et puis j’aimerai bien trouver la même édition que toi aprce que la nouvelle avec une image du film je la trouve moins jolie. Superficialité quand tu nous tiens) ^^
j’ai prévu de le lire avec une copine blogueuse pour début juillet. j’ai hâte ^^
Bonne lecture alors ! Vous allez vous régaler !! :)
Ce livre ne m’attire pas du tout…
Oh, dommage ! Personnellement, je réagis très fort aux ambiances marquées et finement amenées, et c’est vraiment ce qui m’a transportée ici !
Ce livre ne m’attire pas vraiment non plus mais je ne lis que des critiques élogieuses…je tenterai peut-être un de ces jours. ^^
Franchement, il vaut le coup ! :)
Comme tu sais, j’ai été un peu déçue par ce livre. Autant tout ce qui tourne autour du cirque m’a vraiment plu, autant l’histoire d’amour m’a barbée. En tout cas, si je ne l’avais pas déjà lu, ton billet me donnerait envie de le faire !
C’est vrai que de mon côté, je suis plutôt passé un peu au-dessus de l’histoire d’amour, sans être barbée… Du coup mon billet est beaucoup moins mitigé que le tien ! A bientôt pour notre prochaine LC ! :)
J’ai beaucoup aimé l’envers du décor du cirque, cette noirceur. Un très chouette livre.
Bienvenue ici, Laure !
C’est ce côté noir qui m’a plu à moi aussi… :)
j’ai vu le film, je l’ai beaucoup aimé (surtout Rosie ^^) et j’ai vraiment hâte de lire le livre !
Je n’ai pas encore vu le film (je l’ai raté au cinéma :-( ) mais j’ai hâte de voir ce que ça donne ! J’adore l’ambiance de la bande-annonce… Régale-toi bien avec le roman !! :)
J’ai adoré le livre et, chose rare, je n’ai pas été déçue par le film! Un grand moment à la découverte des cirques ambulants du siècle dernier aux États-Unis
Toujours pas vu le film, hélas ! J’espère ne pas être déçue non plus ! :)
Ça fait pas mal d’avis positifs que je lis mais je ne me suis toujours pas décidée parce que les thèmes difficiles et côté sombres me font un peu peur …
En tout cas j’aime beaucoup les deux extraits !
Si je décide de le tenter, je pourrais faire un comparatif avec le film vu que je l’ai pas encore vu ;)
Je peux comprendre que ça te fasse peur mais l’univers sombre est indisociable du roman, sans que ça soit pour autant très choquant… C’est vraiment un livre à lire ! :)
Whaouh. J’ai vraiment adoré ta critique. Elle est parfaite… (suis jalouse ^^) Elle rend honneur à cet excellent roman dont l’atmosphère est en effet parfaitement rendue.
Bravo et merci!
Oh, merci beaucoup ! J’irai lire ta critique quand j’aurai une vraie connexion. :) En attendant, je plussoie : c’est vraiment un roman excellent !
Bonjour, j’avais dit tout le bien que je pensais de ce roman le 03/09/09. J’ai trouvé la version plus fade et moins sombre. Le roman vous emporte. Je l’ai lu en une journée, je n’arrivais pas à le lâcher. Bonne fin d’après-midi.
Je n’ai toujours pas vu le film, mais s’il est moins sombre, je risque d’être déçue, car l’histoire à mon avis, doit perdre en intensité…
[...] conséquent, certains passages ont été plus que difficiles à supporter. Ils en parlent : Fafa, Morgouille, Frankie 47.079652 2.392097 J'aimeJ'aime Posted in Canada, Contemporain, Drame, [...]