
Le royaume des Voleurs ~ William Ryan
4 avril 2011
Je remercie tout d’abord chaleureusement Guillaume de Babelio pour m’avoir proposé ce roman dans le cadre d’une édition spéciale de Masse critique. :)
Pour son premier roman, William Ryan nous emmène au cœur d’une enquête très lourde planant presque sur les épaules d’un seul homme : l’inspecteur Alexeï Dmitrievitch Korolev. C’est une enquête qui se glisse doucement dans le décor d’une Russie stalinienne et méfiante, un décor brute dans lequel la Milice et le NKVD exercent parallèlement. 1936, Moscou, une jeune femme étrangère est retrouvée morte dans une église désaffectée. Torturée, mutilée, il n’y a pas de doute possible : c’est un épouvantable meurtre. Alors pourquoi le NKVD, police secrète de l’Intérieur, ne reprend-il pas l’enquête ? Le capitaine Korolev, bon milicien du service des enquêtes criminelles, est surpris. Mais ne le montre pas. Ne rien laisser paraître est devenu le maître mot dans cet enfer stalinien où la neige dissimule autant qu’elle révèle. Pour Korolev, cette enquête qui le mènera sur les pistes dangereuses de secrets d’Etat mêlant les services étrangers, la Tchéka et le trafic d’œuvres d’art est un terrain miné qui peut lui coûter sa carrière et surtout sa vie.
Le roman s’ouvre sur la statue du commissaire Iogoda que l’on déboulonne et remplace par celle de Staline, au quartier général du service des enquêtes criminelles de la Milice. Les mises à pied pleuvent et l’ambiance est à la méfiance en ces temps de bouleversement politique. Le roman pèse d’une prudence triste dans laquelle Korolev prend malgré tout ses marques. Sept années dans l’armée rouge ont fait de lui une force de la nature sans pour autant ternir la douceur de son regard. Parmi ses collègues – ou devrais-je dire ses camarades –, quelques caricatures bien vivantes sous des noms à rallonge (raccourcis ici pour votre compréhension) : le général Popov, supérieur paternel ; Yasimov, collègue et ami depuis de longues années à qui l’on confierait sa vie ; Larinine, ancien agent de la circulation, dénonciateur ayant accusé à tort un bon milicien pour prendre sa place ; et Semionov, le benjamin qui a tout à apprendre, apportant par moment une touche de légèreté au roman.
Si l’humour est étonnamment présent, il est étrange et sonne dans cette histoire noire au cadre tendu comme une touche presque absurde, détendant l’atmosphère pour quelques secondes étouffées. Quant au style, sans harmonie particulière, il se déploie pourtant doucement et finit par épouser cette enquête à couvert. Le texte devient soudain poignant, parsemé de mots d’argot russe et d’expressions qui arrachent des sourires.
Korolev n’a pas l’habitude de se frotter à des affaires de grande ampleur politique, affaires qui sont certainement la raison d’être du NKVD. Mais en lui confiant cette enquête, on lui permet aussi d’effleurer les secrets de la police secrète, de se décaler de la masse populaire, de réfléchir pour de vrai. D’autres meurtres se succèdent, et même si l’auteur permet au lecteur de rencontrer le meurtrier avant l’inspecteur, ce sont les personnages qui gravitent autour de Korolev qui intriguent le plus. Babel, un poète ; Schwartz, un antiquaire américain ; Gregorine, colonel du NKVD ; Kolya, le chef des Voleurs, ces gars des rues qui trempent dans le délit et le crime… Des personnages fascinants qui livrent leurs secrets (jamais tous, évidemment) en fumant cigarettes sur cigarettes. Mais plus encore que les personnages, les situations dépeintes par l’auteur sont une réussite. Elles animent l’étau qui se resserre sur une odeur nauséabonde de pourriture… de corruption.
Finalement, dans les ravages de ce Parti unique, Korolev trouve des failles qu’il ne sait pas comment contourner. Mais si la plupart des flics sont prêts à faire souffrir des innocents pour ne pas laisser échapper un seul espion, notre inspecteur est prêt à aller aux plus sombres des endroits pour trouver le vrai coupable. Il nous fait voyager à travers Moscou, dans le monde des Voleurs qu’il connaît si bien, le monde de la Zone, de la prison, de la rue, qui possède ses propres règles et sa propre hiérarchie. La façon dont l’auteur cède les éléments sur ce monde à part qui fait pourtant partie intégrante de la ville rappelle d’ailleurs l’univers clos de la prostitution et de la délinquance rue Monjol dans le Léviatemps de Maxime Chattam. Plus on connaît Korolev, plus on comprend qu’il a toujours essayé de se convaincre du bien-fondé de la dictature du prolétariat, et cette enquête, pour lui comme pour nous devient décisive, car elle n’est qu’une succession de choix capitaux.
Une enquête remarquablement construite, qui brasse l’Histoire, ses idéaux politiques et religieux, pour un premier roman qui a du souffle.
Quelques extraits
Popov se tourna vers la fille en inspirant à fond ; ses doigts étaient blancs autour du fourneau de sa pipe. Il contempla de nouveau le corps déchiqueté et estropié. Une expression sauvage déformait son visage.
— Écoutez-moi, Alexeï. Écoutez-moi bien. Traquez ce monstre sans relâche. C’est compris ? Et si vous cassez quelques œufs pourris en faisant cette omelette, tant mieux. Vous avez carte blanche. Je nommerai Semionov pour vous seconder. Il pourra vous rendre de petits services, peut-être même apprendre deux ou trois choses, il n’est pas idiot. Mais trouvez ce tueur, et quand vous l’aurez trouvé… quand vous l’aurez trouvé, livrez-le-moi. [P. 39]
— Camarade colonel ? lança Korolev, craignant qu’ils aient été coupés.
Peut-être qu’un fourgon était déjà en route pour venir l’arrêter.
— Oui, capitaine, je suis toujours là. Je suis en train de me demander s’il est possible de répondre aux questions que vous avez posées, ou je devrais plutôt dire aux suggestions que vous avez formulées. Je ne pense pas. La sécurité de l’Etat est une priorité dans tous les cas de figure. Vous en avez bien conscience, n’est-ce pas, capitaine ?
Gregorine avait légèrement insisté sur le grade de son interlocuteur afin de lui rappeler combien la glace était fine sous ses pieds. Korolev n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle : il n’était qu’un simple milicien, un pied-plat, alors que Gregorine était un haut gradé de l’héroïque NKVD, les défenseurs de la Révolution, la branche armée du Parti, rien que ça. Le chauffeur du colonel lui était sans doute supérieur en grade. [P. 43]
L’hiver était précoce. Déjà la veille, la saison froide avait annoncé son arrivée, à voix basse, à travers le vent glacial qui avait soufflé dans les rues dès la fin du jour. Korolev l’accueillait comme une vieille amie ; il était toujours heureux de voir les premières neiges. Les hivers étaient rudes, évidemment, mais la neige masquait les imperfections de Moscou, et la nuit elle imposait un silence qui prenait l’apparence de la tranquillité. Moscou en hiver devenait une ville belle, dure et oppressante, où la seule odeur était celle de l’intérieur de votre manteau. Il ne regretterait pas l’été avec sa puanteur et sa chaleur étouffante. L’odeur des gens en été ! Il espérait que la production de savon serait bientôt une priorité industrielle. [P. 85]
Vous retrouverez d’autres avis chez Babelio :
RYAN, William. Le royaume des voleurs. Paris : Les Deux Terres, 2011. 364 p. ISBN 978-2-84893-089-3






Une excellente chronique qui fait en sorte que ce roman prendra le chemin de ma liste de livres à me procurer.
Merci !!
De rien ! J’espère qu’il te plaira ! :)
Un livre en russie pour un challenge irlandais xD
En tout cas, une fois encore, ton avis fait ressortir des points qui pourraient m’intéresser (surtout qu’on étudie la Guerre Froide en histoire…)
Ouiii, je commence ce challenge en beauté hein ! :D
J’ai aussi étudié la Guerre Froide en secondaire mais ça m’endormait… Ici, si ça n’avait pas été du policier, j’aurais passé mon tour !
Au début de ton billet, j’étais sceptique mais plus j’ai avancé dans celui-ci, plus tu m’as tentée alors pourquoi pas ?
C’est super ! J’espère qu’il te plaira si tu te laisses tenter. :)
J’ai repéré la sortie de ce polar mais je ne me sens pas plus attirée que ça malgré ton article très complet et très prometteur ; je vais attendre de lire d’autre avis.
Un billet brillant mais je vais quand même passer !
Bonjour !
Je viens ici te présenter le forum d’Adam & Eve – La seconde chance, le nouveau spectacle musical de Pascal Obispo.Tu y retrouveras toutes les infos, médias & cie.
>> http://adameteve-leforum.actifforum.com/
A bientôt !
j’ai été moins enthousiaste que toi pour ce roman,même si je lirai sans doute la suite des aventures de Korolev étant curieuse de voir si l’auteur va évoluer dans sa façon de construire une histoire et si son personnage récurent va prendre encore plus de profondeur
Ta chronique est excellente, mais je ne crois pas que les sujets politiques et religieux en Russie me passionneraient. :)