Archive pour avril 2011

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Les mondes d’Ewilan, tome 3 : Les tentacules du mal ~ Pierre Bottero

13 avril 2011

Cette fois, c’est l’aventure, la vraie ! La petite troupe partie explorer les terres inconnues à l’est de Gwendalavir pour rendre le petit Illian à son peuple et ramener Altan et Élicia a retrouvé en chemin trois anciens compagnons : Mathieu, Bjorn et Siam. L’expédition est loin d’être terminée et après un deuxième tome fort en événements tragiques qui laissaient présager un troisième tome mouvementé, Les tentacules du mal offrent un dénouement grandiose, où l’on bondit de surprises noires en superbes découvertes.

Le culte d’Ahmour dont on sait peu de choses au sortir du tome précédent devient l’élément central. Le déchaînement de force et de haine qui plane au-dessus de Valingaï, la cité d’Illian, traverse le roman de part en part, liant les personnages et les événements les uns aux autres. Et les citations de débuts de chapitres, loin de dévoiler l’intrigue, apportent du mystère ou des informations intéressantes.

Partir à la découverte de l’inconnu permet d’affirmer encore un peu plus certains caractères mais donne aussi de quoi pimenter les relations. Sans compter qu’au milieu du groupe de voyageurs, le rôle d’Illian, en prenant une importance méritée, intrigue et inquiète. Devant les batailles spectaculaires et déterminantes, des choix difficiles doivent être faits. De quoi donner au lecteur l’envie irrésistible de tourner les pages jusqu’au final.

Des personnages magnifiques déjà rencontrés auparavant refont des apparitions pour notre plus grande joie, se mêlant au flot de rencontres inattendues qui pullulent dans ce tome. Certaines marqueront d’ailleurs les esprits plus que d’autres, à l’image de ces Fils du Vent, les Haïnouks, un peuple de nomades respirant le bien-être et vivant sur des bateaux qui roulent à une vitesse vertigineuse dans les Plaines Souffle. Ces nouveaux personnages portent comme d’habitude des noms tous emprunts de poésie qui contribuent à l’image que l’auteur nous a dépeinte.

Si Éléa est majoritairement absente, son ombre malfaisante fortement incrustée chez les Valinguites souffle toujours un vent inquiétant sur nos compagnons, lesquels n’ont jamais porté une mission aussi lourde et dangereuse. Cette histoire est aussi une belle fable sur le bonheur de côtoyer des êtres devenus chers et de les aimer tout simplement.

Après mon premier tome botterien (D’un monde à l’autre), je pouvais bien sûr déjà sentir cette magie propre à un auteur dont j’avais déjà compris qu’il était fabuleux et me réservait bien des moments de bonheur littéraire. Ces deux trilogies achevées, je mesure maintenant pleinement la perte qu’est la disparition de Pierre Bottero pour la littérature. (Et à tous ceux qui oseront encore dire, penser ou croire que la fantasy – et autres genres nés au 20ème siècle ou peu avant –, tous les profs d’unif et autres théoriciens coincés du cerveau, venez me le dire en face, pour voir.) Oui, la disparition de Bottero est une perte énorme qui jette même le lecteur dans un halo de douce tristesse, car au-delà de la mélancolie qui s’empare de nous à la fin d’un roman, d’une trilogie – c’est toujours à regret que l’on tourne la dernière page et que l’on quitte l’univers botterien – il restera toujours désormais au sortir de mes lectures botteriennes le sentiment que cet auteur avait encore énormément à donner.

Créer un (des) monde(s) aussi vivant, complet et définitivement magnifique, lui donner ce mystère et cette irrésistible et étrange crédibilité – et pour cela, y croire si fort, j’imagine – inventer et construire ces personnages bourrés d’humanité devenus des amis, et leurs relations qui embaument des voyages tout aussi éblouissants… Pour imaginer tant de choses qui ravissent lecteurs et lectrices de tout âge, il faut à coup sûr du travail, mais aussi indubitablement un grand talent et une grande sensibilité. Alors chapeau, l’artiste.

 

Quelques extraits

Maître Duom se réveilla ainsi un matin et découvrit un scorpion gros comme sa main caché dans sa botte. Il poussa un cri strident qui ameuta le reste de la troupe. Sans un mot, Ellana s’empara de la botte et la secoua à l’écart du campement. Le scorpion disparut entre les pierres.

- Pourquoi ne l’as-tu pas exterminé ? s’indigna l’analyste. Cette saleté aurait pu me piquer !

- Il cherchait simplement un peu de chaleur pour passer la nuit, répondit Ellana. Cela ne mérite pas la mort.

- S’il m’avait piqué, c’est moi qui serais mort, insista maître Duom.

- Je connais beaucoup d’hommes qui sont prêts à tuer si on leur marche dessus, on ne les extermine pas pour autant. [P. 50-51]

 

Si un ennemi est plus fort que toi, deviens son ami. Parle avec lui. Réfléchis. Comprends-le. Et quand le temps est venu, frappe.

Livre noir des Ahmourlaïs [P. 107]

 

Les Fils du Vent n’obéissaient à aucune loi, naviguaient librement sur l’immense étendue des plaines Souffle, guidés par les choix du conseil des femmes qu’ils suivaient par sagesse plutôt que par obligation. Ils effectuaient un peu de commerce sous forme de troc avec les cités, surtout Kataï, mais se nourrissaient exclusivement du produit de leur chasse et leur cueillette, assumant ainsi leur volonté de ne dépendre de rien ni de personne. Ils détenaient une parfaite connaissance des plaines et des vents qui les balayaient en continu, se jouaient des troupeaux de Khazargantes qui auraient pu réduire leurs navires en miettes et étaient dotés d’un sens de l’humour et de l’autodérision à toute épreuve. [P. 169]

 

Si tu veux absolument te battre, commence par te battre contre toi-même.

Précepte haïnouk [P. 350]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec Anasthassia, Sollyne, Azilys, Melcouettes et nanet. (Liens à venir)

 

BOTTERO, Pierre. Les mondes d’Ewilan, tome 3 : Les tentacules du mal. Paris : Rageot, impr. 2010. (Rageot Poche). 411 p. ISBN 978-2-7002-3304-9

 

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Tome 1 : La forêt des captifs

Tome 2 : L’oeil d’Otolep

Tome 3 : Les tentacules du mal

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Le royaume des Voleurs ~ William Ryan

4 avril 2011

Je remercie tout d’abord chaleureusement Guillaume de Babelio pour m’avoir proposé ce roman dans le cadre d’une édition spéciale de Masse critique. :)

Pour son premier roman, William Ryan nous emmène au cœur d’une enquête très lourde planant presque sur les épaules d’un seul homme : l’inspecteur Alexeï Dmitrievitch Korolev. C’est une enquête qui se glisse doucement dans le décor d’une Russie stalinienne et méfiante, un décor brute dans lequel la Milice et le NKVD exercent parallèlement. 1936, Moscou, une jeune femme étrangère est retrouvée morte dans une église désaffectée. Torturée, mutilée, il n’y a pas de doute possible : c’est un épouvantable meurtre. Alors pourquoi le NKVD, police secrète de l’Intérieur, ne reprend-il pas l’enquête ? Le capitaine Korolev, bon milicien du service des enquêtes criminelles, est surpris. Mais ne le montre pas. Ne rien laisser paraître est devenu le maître mot dans cet enfer stalinien où la neige dissimule autant qu’elle révèle. Pour Korolev, cette enquête qui le mènera sur les pistes dangereuses de secrets d’Etat mêlant les services étrangers, la Tchéka et le trafic d’œuvres d’art est un terrain miné qui peut lui coûter sa carrière et surtout sa vie.

Le roman s’ouvre sur la statue du commissaire Iogoda que l’on déboulonne et remplace par celle de Staline, au quartier général du service des enquêtes criminelles de la Milice. Les mises à pied pleuvent et l’ambiance est à la méfiance en ces temps de bouleversement politique. Le roman pèse d’une prudence triste dans laquelle Korolev prend malgré tout ses marques. Sept années dans l’armée rouge ont fait de lui une force de la nature sans pour autant ternir la douceur de son regard. Parmi ses collègues – ou devrais-je dire ses camarades –, quelques caricatures bien vivantes sous des noms à rallonge (raccourcis ici pour votre compréhension) : le général Popov, supérieur paternel ; Yasimov, collègue et ami depuis de longues années à qui l’on confierait sa vie ; Larinine, ancien agent de la circulation, dénonciateur ayant accusé à tort un bon milicien pour prendre sa place ; et  Semionov, le benjamin qui a tout à apprendre, apportant par moment une touche de légèreté au roman.

Si l’humour est étonnamment présent, il est étrange et sonne dans cette histoire noire au cadre tendu comme une touche presque absurde, détendant l’atmosphère pour quelques secondes étouffées. Quant au style, sans harmonie particulière, il se déploie pourtant doucement et finit par épouser cette enquête à couvert. Le texte devient soudain poignant, parsemé de mots d’argot russe et d’expressions qui arrachent des sourires.

Korolev n’a pas l’habitude de se frotter à des affaires de grande ampleur politique, affaires qui sont certainement la raison d’être du NKVD. Mais en lui confiant cette enquête, on lui permet aussi d’effleurer les secrets de la police secrète, de se décaler de la masse populaire, de réfléchir pour de vrai. D’autres meurtres se succèdent, et même si l’auteur permet au lecteur de rencontrer le meurtrier avant l’inspecteur, ce sont les personnages qui gravitent autour de Korolev qui intriguent le plus. Babel, un poète ; Schwartz, un antiquaire américain ; Gregorine, colonel du NKVD ; Kolya, le chef des Voleurs, ces gars des rues qui trempent dans le délit et le crime… Des personnages fascinants qui livrent leurs secrets (jamais tous, évidemment) en fumant cigarettes sur cigarettes. Mais plus encore que les personnages, les situations dépeintes par l’auteur sont une réussite. Elles animent l’étau qui se resserre sur une odeur nauséabonde de pourriture… de corruption.

Finalement, dans les ravages de ce Parti unique, Korolev trouve des failles qu’il ne sait pas comment contourner. Mais si la plupart des flics sont prêts à faire souffrir des innocents pour ne pas laisser échapper un seul espion, notre inspecteur est prêt à aller aux plus sombres des endroits pour trouver le vrai coupable. Il nous fait voyager à travers Moscou, dans le monde des Voleurs qu’il connaît si bien, le monde de la Zone, de la prison, de la rue, qui possède ses propres règles et sa propre hiérarchie. La façon dont l’auteur cède les éléments sur ce monde à part qui fait pourtant partie intégrante de la ville rappelle d’ailleurs l’univers clos de la prostitution et de la délinquance rue Monjol dans le Léviatemps de Maxime Chattam. Plus on connaît Korolev, plus on comprend qu’il a toujours essayé de se convaincre du bien-fondé de la dictature du prolétariat, et cette enquête, pour lui comme pour nous devient décisive, car elle n’est qu’une succession de choix capitaux.

Une enquête remarquablement construite, qui brasse l’Histoire, ses idéaux politiques et religieux, pour un premier roman qui a du souffle.

  

Quelques extraits

Popov se tourna vers la fille en inspirant à fond ; ses doigts étaient blancs autour du fourneau de sa pipe. Il contempla de nouveau le corps déchiqueté et estropié. Une expression sauvage déformait son visage.

— Écoutez-moi, Alexeï. Écoutez-moi bien. Traquez ce monstre sans relâche. C’est compris ? Et si vous cassez quelques œufs pourris en faisant cette omelette, tant mieux. Vous avez carte blanche. Je nommerai Semionov pour vous seconder. Il pourra vous rendre de petits services, peut-être même apprendre deux ou trois choses, il n’est pas idiot. Mais trouvez ce tueur, et quand vous l’aurez trouvé… quand vous l’aurez trouvé, livrez-le-moi. [P. 39]

 

— Camarade colonel ? lança Korolev, craignant qu’ils aient été coupés.

Peut-être qu’un fourgon était déjà en route pour venir l’arrêter.

— Oui, capitaine, je suis toujours là. Je suis en train de me demander s’il est possible de répondre aux questions que vous avez posées, ou je devrais plutôt dire aux suggestions que vous avez formulées. Je ne pense pas. La sécurité de l’Etat est une priorité dans tous les cas de figure. Vous en avez bien conscience, n’est-ce pas, capitaine ?

Gregorine avait légèrement insisté sur le grade de son interlocuteur afin de lui rappeler combien la glace était fine sous ses pieds. Korolev n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle : il n’était qu’un simple milicien, un pied-plat, alors que Gregorine était un haut gradé de l’héroïque NKVD, les défenseurs de la Révolution, la branche armée du Parti, rien que ça. Le chauffeur du colonel lui était sans doute supérieur en grade. [P. 43]

 

L’hiver était précoce. Déjà la veille, la saison froide avait annoncé son arrivée, à voix basse, à travers le vent glacial qui avait soufflé dans les rues dès la fin du jour. Korolev l’accueillait comme une vieille amie ; il était toujours heureux de voir les premières neiges. Les hivers étaient rudes, évidemment, mais la neige masquait les imperfections de Moscou, et la nuit elle imposait un silence qui prenait l’apparence de la tranquillité. Moscou en hiver devenait une ville belle, dure et oppressante, où la seule odeur était celle de l’intérieur de votre manteau. Il ne regretterait pas l’été avec sa puanteur et sa chaleur étouffante. L’odeur des gens en été ! Il espérait que la production de savon serait bientôt une priorité industrielle. [P. 85]

 

Vous retrouverez d’autres avis chez Babelio :

 

RYAN, William. Le royaume des voleurs. Paris : Les Deux Terres, 2011. 364 p. ISBN 978-2-84893-089-3

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