Archive pour février 2011

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Léviatemps ~ Maxime Chattam

28 février 2011

J’ai commencé Léviatemps, attendant avant tout la découverte, la rencontre, ne voulant pas être déçue après les avis très positifs proférés par des gens qui me connaissent bien. Mon premier Chattam. Une rencontre délicieusement réussie. Presque un rapport de séduction.

En 1900, Guy de Timée est un écrivain dont le nom est déjà répandu à Paris. Lorsqu’il fuit un matin sa famille, c’est son passé qu’il jette aux oubliettes. Guy a besoin de se retrouver et pour y arriver, un voyage est nécessaire. Un voyage où l’on ne sait pas très bien quel est le prétexte et quel est le réel besoin. Car tout peut être très flou ou au contraire très net lorsqu’on avance vers le Mal absolu. Au Boudoir de soi, la maison close où Guy s’est réfugié pour semer les sbires de son beau-père, il s’est rapidement lié d’amitié avec Julie la matrone et sa dizaine de courtisanes. Fasciné par l’univers de Conan Doyle, Guy nous avoue d’emblée sa recherche obstinée de l’inspiration : il veut écrire son premier roman policier. Et plus les aventures tournent au sordide, plus son envie grandit de faire de son roman policier LE roman du crime.

Au premier meurtre de l’histoire, le talent de Chattam n’est déjà plus à prouver. Milaine, l’une des prostituées du Boudoir de soi est découverte par son amie Faustine devant la porte du lupanar, muscles tendus vers l’arrière, figée dans une expression d’extrême épouvante, un rictus terrifiant sur les lèvres, les yeux d’un noir d’encre, elle a littéralement transpiré tout son sang. Et si tout se passe très vite – la préfecture de Paris est là pour étouffer tout scandale à l’heure où le tout Paris ne parle que de l’Exposition Universelle – l’auteur nous offre tout dans l’intensité du mot juste. Le rapport au spiritisme, comme dans Le fantôme de Baker Street, m’a valu quelques séances de frissons et sous la Tour Eiffel, dans les égouts de Paris, j’avais la nausée. Non seulement, le lecteur est embarqué dans une action admirablement dosée qui le tient en haleine mais il est aussi immergé dans ce Paris de 1900 : il entend le Paris de 1900 (les chevaux, les premières automobiles, le silence relatif à l’orée de l’accélération du progrès), il sent le Paris de 1900 (l’odeur étourdissante du sang dans les abattoirs, la putréfaction immonde dans les égouts, la tarte aux pommes de Julie) et puis bien sûr il voit ce Paris de 1900. Du Pont au Change à la rue Monjol en passant par la Bourse et la Concorde… Paris en impose, dans son pouvoir comme dans sa misère.

Ce premier meurtre, donc, déclenche un premier déclic chez Guy. Complètement bouleversé par ce spectacle abominable, c’est une évidence pour lui de se mettre à la poursuite de l’assassin. Car il a compris qu’un affrontement devait avoir lieu en lui et pour cela, il est prêt à explorer le fond du précipice, le comble de la perversion, le sommet de l’abjection. Avec Faustine, sublime fille de joie qui s’offre le luxe de choisir ses prétendants et Marcial Perotti, un jeune inspecteur auquel la préfecture ne prête aucune attention, qui était aussi un amant régulier de Milaine, Guy entend bien mener l’enquête et trouver l’assassin. L’intrigue se construit rapidement autour de plusieurs meurtres de prostituées de différents milieux, et l’on ne peut s’empêcher de penser à Jack L’Eventreur tandis qu’entre les personnages se tisse quelque chose. Ça ressemble à un jeu, et la séduction n’est jamais loin, mais c’est bien plus fort qu’un jeu. Car rapprocher des personnes qui se ressemblent de manière troublante peut faire autant d’étincelles que réunir deux extrêmes opposés.

Aux endroits les plus infestés par le vice, Guy se rend comme attiré, aveuglé par les crimes les plus terribles. Et en face de cela, sous la quête, pointe une mise en abyme. Le parallélisme qu’il fait sans cesse entre les faits horribles qui surviennent et la façon dont il écrit ses romans nous plonge directement dans la psychologie humaine, qui sera le cœur de l’enquête clandestine qu’il mène avec Faustine et Perotti. Le lecteur passe de réels bons moments en leur compagnie, apprenant à les connaître dans cette ambiance de fin de siècle qui renaît par les progrès de la science. Cette ambiance feutrée et mystérieuse propre à l’époque, où Conan Doyle et ce cher Sherlock ne sont jamais loin entre la savate (et cette façon de penser les gestes en préparation avant d’attaquer avec talent), le spiritisme, la basse société et l’observation des détails. Chattam allie avec finesse les traits de caractère de cette époque marquée par la découverte et l’avidité de connaissances, cette époque où l’on commençait seulement à entrevoir les dimensions de l’inconscient et du psychisme. L’enquête évolue grâce aux connaissances de Guy dans le domaine de la graphologie, de la chasse, de la psychologie, mais aussi et surtout grâce à sa curiosité, malsaine ou non.

Au final, c’est un roman basé sur le choc, le changement, symbolisé par cette Exposition Universelle et sa notion de progrès, qui fait naître des frontières. Il en ressort une sorte de démence, l’opposition entre toute chose semble se ressentir plus fortement et évolue inexorablement vers le Mal. Une apothéose superbement dirigée.

 

Quelques extraits

— C’est l’œuvre du Diable, Guy. Regardez.

Elle repoussa les mèches qui dissimulaient le visage de Milaine. Guy sursauta et glissa sur son séant, le cœur battant la chamade. Les lèvres de Milaine étaient toutes retroussées sur ses gencives luisantes de sang, ses dents maculées par le fluide pourpre, mâchoires serrées. Cette parodie de sourire abominable la rendait effrayante, mais ce n’était rien à côté de son regard.

Ses yeux n’étaient plus que deux billes noires.

Le blanc de l’œil avait totalement disparu.

Ainsi déformée, Milaine ressemblait à un démon tout droit descendu d’un vitrail prophétisant l’Apocalypse. [P. 37] 

 

Elle s’était saignée aux quatre veines. Et Paris, ne refusant jamais pareille offrande, l’avait bue dans ses rues grises. [P. 41]

 

— Je m’appelle Gilles, bien que la plupart ici m’appellent le roi des Pouilleux. D’aucuns pourraient s’offusquer d’un titre aussi vilainement glorieux, mais c’est que par ici, nous devons faire peu avec du vide, la misère est notre maîtresse et nous l’avons érigée en parangon de toutes vertus !

— Vous êtes instruits, pour…

Perotti, se rendant compte qu’il risquait d’être insolent, s’arrêta, confus, au milieu de sa phrase.

— Pour un misérable ? termina le roi. N’oubliez pas que le néant n’existe que parce que la matière existe ! Avant d’être tout ici, j’étais peu ailleurs. [P. 108-109]

 

Aucune loi n’interdit l’enthousiasme. [P. 116]

 

CHATTAM, Maxime. Léviatemps. Paris : Albin Michel, 2010. 443 p. ISBN 978-2-226-21530-7

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On blogue pour les Restos !

24 février 2011

Comme chaque année, les Restos du Coeur organisent leur collecte annuelle en mars. Et comme vous le savez, de multiples événements sont organisés pour venir en aide aux plus démunis. Depuis 3 ans, Carrefour et Danone s’associent au Restos du Coeur et cette année encore les blogueurs sont appelés en renfort : pour chaque billet publié sur les Restos du Cœur, Danone et Carrefour s’engagent à offrir 10 Repas aux Restos du Cœur. Plus d’infos : ici !

En 2010, la mobilisation des blogueurs avait permis d’offrir 16 675 repas. Les besoins sont malheureusement de plus en plus importants alors amis blogueurs, mobilisez-vous ! Et comme le disait Coluche… On compte sur vous !

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Delirium tremens ~ Ken Bruen

23 février 2011

Peu de temps après avoir découvert l’existence de Ken Bruen grâce à Bambi et son article dans le Livra’News, ma curiosité me perdit en me forçant à acheter Delirium tremens, un vrai roman noir qui claque jusqu’à la dernière ligne.

Il en faut beaucoup pour se faire virer des Gardai, la police irlandaise et ce roman commence par la mise à pied de Jack Taylor : lâcher son poing sur un ministre, ça coûte cher. Resté à Galway, cet ancien flic s’installe au fond du Grogan’s, un pub typiquement irlandais. Lorsque survient Ann Henderson qui, refusant de croire que sa fille se soit suicidée dans les eaux de Nimmo, demande à Taylor d’enquêter à nouveau, le lecteur s’aperçoit rapidement que cette affaire est un prétexte. Car dès cette mise en bouche glaciale et ironique, on est forcé de comprendre que le roman est centré sur Jack, et non sur l’enquête, qui du reste, se résout d’elle-même.

Jack, c’est le personnage paumé et emblématique de l’ancien flic qui emmerde les fonctionnaires hauts placés et qui noie à peu près tout dans l’alcool. Il avoue dès le départ que son seul plan est d’attendre d’avoir assez d’argent pour partir à Londres… pour attendre. C’est un personnage qui n’est pas heureux, qui n’est pas fait pour être heureux mais qui n’est pas non plus triste d’être malheureux. Il est perçu comme un dur à cuire et il en est un. Jack vit entre son petit appartement, son ami Sutton fait d’ombre et de folie pesante – presque menaçante –, son ami Sean, barman du Grogan’s, le clochard Padraig au langage presque soutenu et Cathy B., petite londonienne échouée à Galway, partagée entre une certaine solitude et ses talents de chanteuse… Sa vie est dangereuse, faite de misère, mais la peur n’y a pas sa place. Elle est presque remplacée par un humour omniprésent, un humour pince-sans-rire qui m’a beaucoup fait sourire quand je n’étais pas en train d’éclater de rire. Et ce malgré des accents parfois mélancoliques, voire tragiques par moments.

Petit à petit, tout se dégrade autour de lui, l’équilibre se perd mais il reste là, à nous raconter ce qu’il se passe dans sa narration à la première personne, en toute simplicité. Et pendant que ce que l’auteur a établi comme solide dans la vie de Taylor s’effrite, les personnages secondaires font avancer l’enquête malgré eux. Jack, lui, est trop occupé à se battre avec son alcoolisme, à se poser des questions existentielles sur son ami Sutton, à se faire tabasser par des flics… Le tout mêlé à des dialogues frappés d’une répartie étonnante.

Dans ce roman bourré de références littéraires, cinématographiques et musicales, la critique et le sarcasme sont partout. Et toujours cinglants. Même la mise en page du roman met en évidence les clichés dénoncés par Ken Bruen, sous forme de listes mises en retrait. Le style très spontané, les chapitres très courts et la mise en page extrêmement aérée font de cette première enquête de Jack Taylor une lecture si vite terminée qu’elle donne juste envie de se plonger dans la suivante !

 

Quelques extraits

Avant qu’il ait le temps de réagir, un homme assis à l’arrière se pencha et demanda :

— Que se passe-t-il ?

Je le reconnus. Un politicien en vue. Je dis :

— Votre chauffeur conduisait comme un dingue.

Il demanda :

— Savez-vous à qui vous parlez ?

— Oui. Au peigne-cul qui a niqué les infirmières.

Clancy essaya d’intervenir et il murmura :

— Bon Dieu, Jack, arrête.

Le politicien était descendu de voiture et il s’approchait de moi. Indigné au plus haut point, il braillait :

— Je vous ferai foutre dehors, espèce de blanc-bec impudent. Vous savez ce qui va se passer ?

Je répondis :

— Je sais exactement ce qui va se passer.

Et je lui écrasai mon poing sur la gueule. [P. 14]

 

Le pardon est une drogue qui monte à la tête. Ça vous rend idiot. [P. 29]

 

— Tu as déjà été amoureux ?

— J’ai connu une femme à l’époque où j’étais dans la police. Elle me donnait l’impression d’être meilleur que je le suis.

— C’est une sensation agréable.

— Mais j’ai tout foutu en l’air.

— Pourquoi ?

— C’est ce que je fais le mieux.

— C’est pas une réponse.

— Je pourrais dire que c’est l’alcool, mais c’est faux. Il y a un bouton « autodestruction » en moi. J’y reviens sans cesse.

— Tu peux changer.

— Je ne suis pas sûr d’en avoir envie. [P. 117]

 

Je descendais Forster Street quand une averse éclata. Le genre de pluie qui vous en veut. [P. 300]

 

BRUEN, Ken. Delirium tremens. Paris : Gallimard, 2007. (Folio Policier ; 417). 383 p. ISBN 978-2-07-032091-2

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Craquage livresque improvisé & pseudo-surprise d’anniversaire…

21 février 2011

Cette année, la Foire du Livre de Bruxelles tombait pile le week-end de mon anniversaire. Si je m’attendais à ce que l’expédition soit festive, je n’aurais jamais imaginé faire autant de folies en une seule après-midi !

Voilà le résultat du carnage improvisé qui a terrorisé ma pauvre PAL ce vendredi :

 

L’étrange vie de Nobody Owens ~ Neil Gaiman (Très envie de découvrir cet auteur = craquage)

Bal de givre à New York ~ Fabrice Colin (Envie de lire cet auteur charmant depuis ce colloque de septembre 2009, où il nous avait présenté quelques-uns de ses livres à Bruxelles)

Les éveilleurs, Livre 1 : Salicande ~ Pauline Alphen (Craquage à de nombreux livraddictiens…)

Les éveilleurs, Livre 2 : Ailleurs ~ Pauline Alphen

L’anniversaire du chat assassin ~ Anne Fine (Achat prévu puisque ma soeur et moi suivons ce chat depuiiiis… Depuis.)

(Vilaine fille ~ Moka) – dédicacé par Moka pour ma ‘tite soeur.

Ailleurs ~ Moka (Une trilogie réunie dans un même volume et l’occasion de découvrir l’un des rares titres de Moka que je n’ai pas encore lus)

La Horde du Contrevent ~ Alain Damasio (Il me le fallait !)

La Chaussée des Merry Men ~ Robert Louis Stevenson (Mr Hyde a très mauvaise influence sur moi…)

L’obsesseur ~ Paul Verlaine (Un titre intriguant + un poète que j’aime = craquage)

Les Nains de la Mort ~ Jonathan Coe (Pour le challenge Jonathan Coe et parce que maman trouvait la quatrième de couverture très drôle !)

Dernier inventaire avant liquidation ~ Frédéric Beigbeder (Après Un roman français et Mémoires d’un jeune homme dérangé, dois-je vraiment justifier ?)

Fight Club ~ Chuck Palahniuk (Ah, la curiosité…)

La théorie des cordes ~ José Carlos Somoza (Tout comme La horde du Contrevent, il me le FALLAIT !)

La fille des Louganis ~ Metin Arditi (L’un des seuls romans de ce cher Metin que je n’avais pas encore dévoré.)

L’homme qui tombe ~ Don Delillo (Parrain Lapin, la couverture, le 11 septembre)

Le faucon de Malte ~ Dashiell Hammett (Depuis Rumba, je savais que je n’aurais de repos que lorsqu’il serait enfin dans ma PAL.)

Un vampire ordinaire ~ Suzy McKee Charnas (Une soudaine envie de vampires !)

Moins que zéro ~ Bret Easton Ellis (Parce qu’après Lunar Park, je voulais commencer par le début…)

 

Et le résultat de ma rencontre avec Moka, tout à fait improvisée, elle aussi :

 

 

En bref : une folle après-midi (très) rapide à la Foire du Livre où des imprévus ont donné lieu à un gros craquage livresque avec ma maman chérie que j’aime tant.

 

Et pour illuminer plus encore mes futurs 22 ans, nous sommes retournées voir Mozart, l’Opéra Rock, à Amnéville cette fois. Encore l’ambiance, les frissons, les couleurs, les chorégraphies, les détails, les impros, l’envie que ça dure indéfiniment, l’humour, les lumières, le plaisir, la mise en scène, la justesse, l’esprit de troupe, la rigueur, l’émotion, l’énergie, les décors majestueux, la générosité… Encore. J’en veux encore.

* Pour agrandir les photos : cliquouiller dessus !

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L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ~ Robert Louis Stevenson

17 février 2011

Il est des livres que l’on doit tout simplement lire. Et quand le moment est venu, on ne peut plus attendre, même si c’est un coup de tête, même si les réflexions se font déjà trop longues pour une seule nuit. Il est des livres que l’on se doit de lire et qu’on sait liés d’avance à un grand chambardement intérieur, pour tous les souvenirs que l’on devine déjà, pour les personnes qui nous en ont parlé, pour les auteurs qui y ont fait référence ailleurs. Je me devais de lire L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. C’est fait. Et je ne sais pas si je pourrai un jour me libérer de l’emprise de cette nouvelle. (Je passe sur les grosses coquilles qui m’ont aveuglée dans cette édition, mais bien sûr je n’en pense pas moins.)

Lorsque M. Utterson, notaire de son état, écoute un dimanche l’étrange histoire que lui conte son ami M. Enfield à propos d’un homme monstrueux piétinant une fillette avec démence, le ton est donné : Utterson mènera l’enquête. Car Enfield lui a donné un nom. Hyde. Ce même nom dont il est question dans le testament étonnant de son ami le docteur Jekyll.

Oui, tout le monde connaît ce fameux Hyde, double maléfique du docteur Jekyll. Tout le monde connaît plus ou moins le concept sur lequel est basée la nouvelle de Stevenson : la dualité de la nature humaine. Mais jusqu’au jour où vous la lirez, cette nouvelle, vous serez dans l’ombre d’une idée préconçue par notre bonne vieille et moche société.

Utterson ne peut s’empêcher de se demander comment son ami Jekyll, un homme honnête, aimable et respectable peut être lié avec le personnage diabolique et répugnant de Hyde. Et le lecteur, qui le sait déjà, baigne avec lui dans la sinistre envie de connaître le fin mot de l’histoire. En commençant cette enquête, on sent déjà chez Utterson une fascination craintive pour l’histoire qui lui sautera inévitablement à la figure. Car Jekyll est fébrile, il se confie peu mais attise la curiosité via un mystère angoissant. Peu à peu, il sombre et perd totalement confiance en lui, il se laisse envahir par son double, il laisse sa conscience plonger dans la répulsion et l’entraîner tout entier dans sa chute libre. Hyde gagne du terrain.

Pendant toute cette courte histoire, Utterson est toujours terriblement proche de la vérité dont Jekyll ne veut pas se libérer. L’instabilité du médecin alerte le notaire dont l’inquiétude et les suspicions redoublent. Pourquoi Jekyll laisse-t-il Hyde entrer à sa guise dans son laboratoire ? Ce sont les détails qui font évoluer l’enquête en aiguisant le flair d’Utterson. Les dissemblances entre les faits racontés par Jekyll et ceux rapportés par son majordome Poole, les étranges similitudes entre l’écriture de Jekyll et celle de Hyde, les objets de Jekyll se retrouvant chez Hyde… Tout cela glace Utterson.

L’histoire de Jekyll et Hyde, c’est l’histoire de l’homme, de chaque homme en tant qu’individu. C’est l’histoire de l’équilibre entre ses bons sentiments, sa raison, et son côté sombre empli des pires perversités humaines. Un équilibre qui peut valser pour une simple idée. La paix intérieure de Jekyll est dévorée par un mal puissant qui ne doit son expansion qu’à lui-même. En plus de ça, comme tout être humain, devant sa propre malfaisance, devant sa propre peur de sa propre malfaisance, il se voile la face. Si c’est pas merveilleux ! Face à cela, même entouré d’amis, on ne peut qu’être seul. Alors Jekyll engage un combat contre lui-même, s’enferme et laisse brusquement ses amis à leur propre solitude. Utterson voit alors son inquiétude devenir une réelle crainte et l’épouvante qui embrasse Jekyll fond comme un oiseau de proie sur son entourage. La peur abominable qui se dégage du confinement de Jekyll et de ses occupations inconnues et obscures est aussi incontrôlable que ce mal qui se développe en lui. Ses domestiques se terrent, terrifiés. Son propre consentement le ronge. Libre de choisir le bien, Jekyll choisit Edward Hyde et s’enferre dans la dépravation, dont il devient l’esclave. Mais comment lâcher en liberté ce que l’on a de plus malfaisant en gardant le contrôle ?

Utterson lui-même fait intervenir pour terminer son récit le témoignage écrit de Lanyon (révélation centrale) ainsi que l’explication complète de Jekyll, comme si dévoiler le fin mot de l’histoire était au-dessus de ses forces.

Quant au style de Stevenson, il s’emploie à envoyer au lecteur des sensations extrêmes grâce à des mots infiniment justes. Du coup, le pressentiment d’une catastrophe, d’un événement terrible domine l’histoire jusqu’à la lecture des révélations de Lanyon et de Jekyll. L’ambiance est délicieuse, faite de brouillard, d’obscurité et d’insécurité, une ambiance silencieuse propice à l’intense cogitation qui agite les personnages.

Toute chose a une face cachée, et cette nouvelle met en lumière la face la plus souvent camouflée sous un beau jour que tout être humain possède en lui. Ce côté sourd, malade, malsain, insatisfait et abject qui agit en sourdine entre les mécanismes insaisissable du cerveau, ce côté refoulé au profit d’une vie sociale entre individus, entre bêtes humaines, toujours animées – quoi qu’elles disent, quoi qu’elles veuillent laisser croire – de sombres désirs mal orientés et pour toujours mal assouvis. C’est une part de l’essence même de l’homme : la dualité primitive.

Ce paradoxe humain (être doté de raison, savoir la différence entre le bien et le mal et donc toujours être tenté par le côté sombre) amène la réflexion sur ces deux facettes indissociables et pourtant parfois si nettes l’une en face de l’autre. C’est d’ailleurs ce côté homogène de l’homme considéré comme « normal » en nous qui nous fait sans cesse traquer le manichéisme, qui par ailleurs ressemble souvent dans nos têtes à un cliché erroné. Là où à partir de cette homogénéité, beaucoup sont persuadés que double jeu et authenticité ne sont pas compatibles, Stevenson fait affirmer exactement le contraire à Jekyll.

Cette explication finale est un trésor de cogitations qui pose des questions sur l’identité, la psychanalyse, le dédoublement de la personnalité, l’inconscient, l’hypocrisie, la science et la médecine, l’éthique à cette époque.

Dans cette nouvelle, j’ai aussi retrouvé avec plaisir l’époque et quelques idées morales prônées par Oscar Wilde dans son délicieux Portrait de Dorian Gray. Comme chez Oscar, les faits fantastiques sont terriblement frappés de réalisme, dans le sens où les réflexions sous-jacentes touchent à la nature humaine. Et même si chez Stevenson le style est moins parfumé, c’est une histoire marquante qui a aussi le mérite de me faire réfléchir pour longtemps encore.

 

 Quelques extraits  

Parfois je me dis que si nous savions tout nous serions d’autant plus soulagés de partir. [P. 67]

 

« Si je ne reproche rien à notre vieil ami, écrivait Jekyll, je conviens avec lui que nous ne devons plus nous voir. J’ai l’intention, dorénavant, de mener une vie extrêmement retirée. Si ma porte reste souvent fermée, y compris à vous, ne vous en étonnez pas, ne doutez pas non plus de notre amitié. Permettez que j’emprunte mon propre chemin de ténèbres. J’ai attiré sur moi un châtiment et un péril qu’il m’est impossible de nommer. Je suis le plus grand des pécheurs, je suis également la plus grande des victimes. Je n’aurais jamais cru que le monde puisse renfermer un endroit de souffrances et de terreurs aussi déshonorantes. Vous ne pouvez faire qu’une chose pour soulager mon destin, Utterson : c’est respecter mon silence. » [P. 69]

 

La lune blême était couchée sur le dos, comme si une bourrasque l’avait renversée, à peine voilée par des nuages effilochés, d’une texture diaphane et cotonneuse. [P. 79]

 

L’expression extraordinaire de son visage me frappa, mélange singulier d’une grande activité musculaire et d’une tout autre grande dystrophie physique, auquel il faut ajouter, et ce n’est pas le moindre, l’étrange malaise que m’inspirait sa proximité, malaise se caractérisant par une sorte de paralysie naissante et par un net ralentissement du pouls. Sur le moment, j’attribuai mon trouble à quelque répugnance ne tenant qu’à moi et me bornai à m’étonner de l’intensité de mes symptômes. Mais j’ai eu depuis des raisons de croire que leur origine tenait beaucoup plus à la nature humaine et s’articulait autour d’une charnière plus noble que le principe de haine. [P. 110]

 

Bien qu’expert du double jeu, je n’étais en rien un hypocrite ; chacune de mes deux facettes était vraiment authentique. Je n’étais pas plus moi-même lorsque je me libérais de toute entrave pour plonger dans l’abjection que lorsque je travaillais au grand jour et avec acharnement à l’avancement des connaissances ou au soulagement du chagrin et des souffrances. [P. 118]

 

Jour après jour, grâce aux deux aspects de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je progressai un peu plus vers cette vérité dont la découverte partielle m’a condamné à un aussi terrible naufrage : à savoir que l’homme n’est pas un, en vérité, mais deux. Je dis deux, parce que mes connaissances n’ont pas dépassé ce stade-là. D’aucuns me suivront, d’autres iront plus loin que moi dans ce domaine, et je prends le pari de prédire qu’on finira par établir que l’homme n’est qu’une confédération de citoyens divers, hétéroclites et indépendants. [P. 119]

 

STEVENSON, Robert Louis. L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Paris : Marabout, 2010. 147 p. (Marabout Fantastic) ISBN 978-2-501-06646-4

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Persuasion ~ Jane Austen

14 février 2011

Commençons tout d’abord par une question qui me taraude après avoir lu Orgueil et Préjugés, Raison et sentiments et maintenant Persuasion, une question qui me titille d’autant plus que j’ai également Northanger Abbey, Mansfield Park et Emma dans ma PAL. J’aime énormément les éditions 10-18, pour les choix éditoriaux bien sûr mais aussi souvent pour les choix esthétiques : les couvertures sont habituellement magnifiques. Alors pourquoi ? POURQUOI quand il s’agit de Jane Austen, on a juste droit à des couvertures fades et laides ??

Dernier roman achevé de Jane Austen, Persuasion raconte quelques mois de la vie d’Anne Elliot qui vont tout changer à nouveau. Son histoire se rapproche une nouvelle fois de celle du capitaine Frederick Wentworth, fiancé qu’elle a éconduit huit ans auparavant sur les conseils de l’amie de sa mère, Lady Russel. Alors que son père Sir Walter et sa sœur aînée Elisabeth, deux personnes sèches de cœur qui ne pensent qu’à leur réputation, sont contraints de quitter leur domaine pour Bath afin de faire face à une situation financière fâcheuse, Anne trouve tous les prétextes pour ne pas les rejoindre avant quelques mois. C’est à Uppercross, dans la villa de sa sœur Mary et de son mari Charles Musgrove, qu’elle passe l’automne. Si la compagnie de la famille Musgrove, établie non loin de la villa, lui fait peu à peu oublier qu’elle devra bientôt les quitter pour Bath, le capitaine Wentworth, lui, se rappelle sans cesse à sa mémoire.

Tout au long de cette première partie, l’attente d’Anne, en sourdine, nous obsède autant qu’elle. Car elle attend bel et bien cette rencontre avec le capitaine Wentworth, que l’on devine inévitable. Elle attend ces retrouvailles qu’elle redoute et qu’elle évite.

Si l’esprit général reste le même que dans Orgueil et Préjugés et Raison et sentiments, l’attente diffère. Parce qu’il n’y a pas tant de méprise entre les deux personnages principaux, parce qu’il n’y a pour les séparer que l’ancienne influence de Lady Russel. On retrouve bien sûr le personnage de l’homme qui apparaît comme un parfait gentleman et se révèle être un odieux manipulateur, mais les méprises sont adoucies par les caractères bienveillants qui gravitent autour d’Anne.

Dans ce roman où tout le monde s’appelle Charles, j’ai retrouvé la beauté de ce style qui m’emmène toujours si loin en quelques mots. J’aime ce style concis, ces phrases dans lesquelles tout est toujours dit posément mais où la magie austenienne laisse toujours planer de jolis sous-entendus, cette ironie fine qui recouvre quelque fois le langage soutenu de l’époque… La condition de la femme de l’époque y est comme d’habitude dénoncée et blâmée avec ruse et adresse tandis que les salons mondains sont fusillés tout en subtilité en passant par la critique de personnages fats et de leurs manières opportunistes. Jane Austen évoque ainsi les différences d’intérêts et de discussions entre les classes sociales et avec Anne, le lecteur entre dans les cercles de connaissances, ressent sa gêne face à toutes ces plaintes et ces secrets dont on la gave en toute occasion.

Anne apparaît d’emblée comme la personne la plus sensée de l’histoire. Elle m’a semblé moins indépendante et ambitieuse que les autres héroïnes de Jane Austen déjà rencontrées, peut-être à cause de ce thème de la persuasion, mais son caractère doux et spontané fait d’elle un personnage efficace et attachant. Surtout lorsqu’en face, on trouve Elisabeth et Mary. L’une n’est que froideur et indifférence quand l’autre est capricieuse et hypocondriaque, et toutes deux sont totalement dépendantes de l’image qu’elles donnent de leur famille. Mention spéciale à Mary, juste insupportable, qui sue l’égocentrisme.

Il est tout de même curieux de se dire que le noyau du roman repose sur une seule femme, Lady Russel, et son influence. Son pouvoir de persuasion est le point de départ de l’histoire, une histoire qui nous parle finalement avec intelligence d’honneur et de réputation, d’argent, de mariage et… d’amour.

 

Quelques extraits

Combien éloquente aurait pu être Anne Elliot… combien éloquents, au moins, étaient ses souhaits en faveur des puissants attachements de la jeunesse et de la confiance hardie en l’avenir – contre ces excessives inquiétudes de la prudence qui semblent insulter à l’effort et douter de la Providence ! On l’avait contrainte à la prudence dans sa jeunesse ; elle apprenait le romanesque avec l’âge – suite naturelle d’un début artificiel. [P.38]

 

La vérité sur cette page pathétique d’histoire familiale était que les Musgrove avaient eu la mauvaise fortune d’avoir un fils insupportable et désespérant et la bonne fortune de le perdre avant qu’il eût atteint ses vingt ans ; qu’on l’avait envoyé en mer parce qu’il n’y avait rien à tirer de sa stupidité à terre ; qu’il avait toujours donné très peu de souci à sa famille, ce qu’il méritait d’ailleurs ; peu de nouvelles et presque aucun regret, lorsque le bruit de sa mort lointaine eut cheminé jusqu’à Uppercross, deux ans plus tôt. [P. 62]

 

« Les notions d’un jeune homme de vingt et un ou vingt-deux ans, dit-il, sur ce qui est l’idéal de la tenue sont plus absurdes, j’en suis convaincu, que celles de n’importe quelle créature au monde. La folie des moyens qu’ils emploient souvent n’a d’égale que la folie du but qu’ils proposent. »  [P. 168]

 

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec Amandine, anasthassia, Betynou, Chantilly, Eden1487, Elea23, Elizabeth-Bennet, Elphaba, Evy, Exxlibris, Frankie, Iluze, Jelydragon, jostein, (Lady K), Leyla, Melisende, Niënor et Sakina.

AUSTEN, Jane. Persuasion. Paris : 10-18, 2009. 316 p. (Domaine étranger ; 1771). ISBN 978-2-264-02383-4

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Dans la nuit brune ~ Agnès Desarthe (Prix Passa Porta, lecture n°4)

9 février 2011

Quatrième et dernière lecture pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID. Par les pensées de Jérôme, on apprend qu’Armand, le petit ami de sa fille Marina, vient de mourir : sa moto a pris feu avant d’aller se jeter contre un arbre. Le chagrin de Marina est sans précédent et donne à Jérôme un prétexte pour se « réveiller ». Il se met enfin à éprouver des sentiments, des sensations. Dehors, il est toujours aussi calme ; dedans, c’est le déluge.

Pensées, souvenirs, questions intérieures. Le roman m’a frappée dès le départ par la justesse de son style, par la justesse des sentiments qui se bousculent face au deuil. C’est un roman plein de tendresse et de solitude, qui foisonnent pourtant de personnages. C’est l’histoire d’un père qui ne sait pas comment accompagner sa fille dans la douleur. L’histoire d’une quête d’identité. Les pensées de Jérôme se perdent avec lui, douces et distraites. Il y a une sorte de mélancolie dans un blocage si humain. Parce qu’au fond, c’est vrai, comment fait-on  lorsque le petit ami de sa fille meurt brusquement ?

Page 13, j’avais envie de hurler au coup de cœur. A cause d’un seul paragraphe, d’une seule expression. « Comme si leurs vies en dépendaient. » Une expression qui me caractérise autant qu’elle me broie. Une expression qui donne encore un peu plus de sens à ce roman, dans lequel on passe de la douleur au rire franc d’une ligne à l’autre.

Jérôme reçoit son ex-femme Paula, elle vient réconforter sa fille et enterrer Armand qu’elle n’a pas connu. Dès lors, les sentiments qui animent Jérôme et Paula sont criblés de paradoxes. Désir, jalousie, haine, amour… Les pensées de Paula se balancent elles aussi d’une idée à une autre, mais plus bruyamment, parce que par rapport à Jérôme qu’elle décrit comme quelqu’un que rien n’atteint, elle ressent les choses puissance mille. Mais juste après avoir donné l’impression que ses émotions grillaient sa raison, elle affiche un cœur de pierre et s’enfuit tout aussi rapidement qu’elle était arrivée. C’est ce genre de précipitation qui tourmente Jérôme, soudainement en proie à des pensées trop vives, mais toujours des pensées à retardement. C’est un personnage, un homme étrange. Il n’est pas curieux, n’a aucune spontanéité, il se pose des questions sans chercher les réponses… Il semble vide.

Peu à peu, les souvenirs se mêlent aux pensées. Et l’enfance de Jérôme surgit tout à coup. Une enfance d’abord présentée comme un conte de fées, avec son lot de mystères et toutes les choses que l’on croit normal de ne pas savoir. Cette enfance – et ce qu’il en reste – devient petit à petit une ode à la forêt qui se confond avec les horreurs de la seconde guerre mondiale. Car Jérôme a un secret qu’il garde enfoui très profondément. Il est à la recherche de son passé perdu d’enfant trouvé.

Le style est frais et poignant, le fond est une caverne de débats sur la perte d’un être cher, l’amour, la campagne, la jeunesse, la force de l’amitié quand plus rien ne va. Mais de Jérôme finalement, à cause de cette lecture intime à travers ses pensées, on ne voit que les faiblesses. Et il n’en est pas toujours attendrissant pour autant. Le lecteur plane au-dessus des scènes grâce à ses pensées mais il a affaire à un personnage tellement désemparé et mou du genou que l’intérêt s’effrite. L’histoire se dégrade toute seule au fur et à mesure que la fin approche. Une fin qui part un peu en vrille, un chouia dérangeante mais inefficace, trop en décalage avec le reste du roman.

Une écriture vibrante et un début percutant, mais une fin trop éparpillée.

 

Quelques extraits

Elle raccroche alors qu’il est en train de lui dire « je t’embrasse ». Il songe à la rappeler, juste pour lui dire ça, « je t’embrasse ». Comme si leurs vies en dépendaient, l’équilibre du monde, la justice. [P. 13]

 

— T’en as pas marre de ce métier ?

— Non, pourquoi ? Je me promène. Je vois des gens.

— Tu t’en fiches, des gens.

— Ah bon ?

— Tu ne t’en fiches pas ?

Jérôme réfléchit un instant. Il ne voit rien à opposer à ça. Aucun contre-exemple.

— Si, c’est vrai, je m’en fiche, avoue-t-il.

Un poids s’envole aussitôt de sa poitrine.

— Eh ben, ça fait plaisir, dit Paula d’un ton amer.

— Mais c’est toi qui l’as dit.

— Peut-être que je l’ai dit pour t’entendre affirmer le contraire. [P. 32]

 

Prenez un arbre dans vos bras et tirez vers le haut, tentez de le soulever. Voilà, rien ne bouge, c’est ça la mort, se dit Jérôme. [P. 42-43]

 

— Pourquoi vous faites cette tête ? demande Vilno Smith. Vous trouvez que je suis trop exigeante ? C’est vrai. Je suis très exigeante. Pour tout. Je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter de quelque chose qui ne convient pas. [P. 59]

 

La pente des yeux, la couleur de la peau, l’orientation des sourcils, l’implantation du nez, le dessin des lèvres. Parfois, un visage vous bouleverse. Le contempler vous blesse et vous console. [P. 194]

 

DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris : Editions de l’Olivier, 2010. 210p. ISBN 978-2-87929-697-5

 

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Les trois autres romans de la sélection du prix :

 - Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;

 - Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

 - Rumba d’Alberto Ongaro.

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Rumba ~ Alberto Ongaro (Prix Passa Porta, lecture n°3)

6 février 2011

Troisième lecture pour le Prix Passa Porta-Indications-IESSID et enfin un roman qui n’a pas à craindre de valser par la fenêtre. Ouf. Un roman-pépite qui donne l’envie de s’aventurer pour mieux connaître les éditions Anacharsis, l’œuvre d’Alberto Ongaro ou encore celle de Dashiell Hammett.

Devenu auteur de roman policier pour assouvir ses propres envies de meurtres, John B. Huston vit à Porto Alegre au Brésil, où il dilapide au jeu le peu d’argent que ses ex-femmes ne lui soutire pas. Quand Valentin l’appelle d’Uruguay, l’aventure commence. Au pas, prudemment, on entre dans une « énigme tropicale ». En lui demandant de venger l’assassinat de Cayetana, une sublime Mexicaine qui hante ses pensées, Valentin propulse son ami écrivain dans une enquête dont l’atmosphère rappelle parfois le mystère austerien postmoderne et limite absurde. Car dans cette Amérique latine sombre des années 50’, bordée d’océans furieux, ceux d’en haut ne sont jamais loin de ceux d’en bas.

Plus qu’une enquête, Huston reçoit de Valentin une véritable obsession en héritage. Une obsession étrange, un romantisme passionné pour Cayetana que Valentin semble lui léguer avec son propre destin. Il lui faudra découvrir l’assassin de Cayetana avant de trouver le repos. Et cette obsession est doublée d’une monomanie qui contribue à l’ambiance obscure du roman : le culte du Faucon Maltais, dont la référence est partout. La trame frappe par l’évolution continue qui en découle. Car le début de l’histoire, à la fin, sera relégué à une autre époque pour chacun des personnages. Personnages dont le passé nous est livré au moment opportun par les détails qui accrochent, qui nous donnent l’image dont on a besoin, renforcent leur charisme, leur mystère ou leur côté répugnant.

Quant à Huston, il ne tire pas de conclusion hâtive, il prend son temps, démêle les nœuds progressivement, renforçant l’attention du lecteur, qui est pris au piège de ce suspense noir, étrange, latent. L’espoir des personnages est le nôtre. Et l’apparition de femmes plus belles les unes que les autres rythme le roman, de même que les pulsions charnelles qu’elles suscitent chez la gente masculine. Hommes et femmes embaument le mystère à coup de passés enfouis relégués au statut d’autres vies, d’identités multiples et de vérités tues. Et puis il y a cette impression qu’a Huston que tout a un rôle à jouer dans l’histoire – et notamment cette magnifique rumba dulce y bonita – que rien n’est dû au hasard, une impression fascinante qui renvoie à l’obscurité épaisse qui englobe tout le roman.

Avec en toile de fond ces gosses des rues formés au métier du crime par des délinquants et tueurs professionnels, la misère et les milieux aisés s’entrechoquent au cœur de l’enquête. On n’est jamais loin du trafic d’enfants, du trafic du sexe qui règnent en maître dans certains quartiers et des réflexions qui en dérivent. Réflexions sur la misère du monde, sentiment d’impuissance face aux filles-mères qui arpentent les rues, aux meninos  das ruas.

Le texte, parsemé d’expressions brésiliennes, chante presque, malgré la noirceur du genre. Le style reste imprégné d’une certaine poésie, peut-être plus marquée encore en VO et surtout à l’égard des femmes. Huston a également la particularité de faire sans cesse des parallèles tout en subtilité entre l’enquête qu’il mène et celles qu’il invente dans ses romans, ce qui expédie le lecteur face à une pseudo mise en abyme savoureuse et assez troublante.

Le dernier quart du roman voit se succéder une série de coups de théâtre à faire bondir le lecteur de pages en pages jusqu’à la dernière. Au final, Rumba est un roman chaud et noir qui prône l’importance des dialogues sur fond de rumba envoûtante. LISEZ-LE !!!

 

Quelques extraits

Puis – continua Valentin – il avait trouvé du boulot dans ce bar de Rio, L’Albatros, près du centre financier le plus équivoque de la ville. Et c’était là qu’était arrivé un événement qui avait fait prendre à sa vie un tournant définitif. Une nuit, elle était entrée. Il était très tard, il était resté seul et s’apprêtait à fermer lorsqu’elle était entrée avec un ami, un type en smoking blanc, grand, maigre, bronzé et ivre. La radio encore allumée répandait les notes d’une douce mélodie d’amour. « Une lente rumba, Huston, ce à quoi on s’attend dans un film quand quelque chose qui frappe au cœur est sur le point de se produire, une musique de fond, d’une beauté peut-être ridicule, mais qui doit être celle-là et non une autre, et qui fonctionne de façon mystérieuse… » [P. 35]

 

« Alors, t’étais où ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? »

Il prit l’un de ses pieds et se mit à le caresser.

« Ici, à Canela, on n’a fait que parler du coup de fil que t’as reçu d’Uruguay et de ton départ. Comme ça, tout à coup, sans donner d’explications. T’étais où ?

— En Uruguay.

— Ca j’avais compris, Ducon. Mais qu’est-ce que t’es allé y foutre ?

— C’est mes oignons. »

Christina éclata de rire. « Quel beau dialogue, dit-elle. Tu devrais le copier dans un de tes bouquins.

— Je n’y manquerai pas. Les bons dialogues, c’est pas facile à trouver. » [P. 64]

 

Il s’interrompit, secoua doucement la tête. « C’est curieux qu’à une époque aussi cynique que la nôtre, des poches de romantisme demeurent chez des individus dont on attendrait devant la vie des attitudes fort différentes. Mais les passions ne regardent personne en face. » [P. 210]

 

ONGARO, Alberto. Rumba. Toulouse : Anacharsis, 2010. (Collection Fictions). 317 p. ISBN 978-2-914777-612

 

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Les trois autres romans de la sélection du prix :

 - Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari ;

 - Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

 - Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe.

 

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Outrage au genre humain

4 février 2011

Parce que j’en ai plein le cul de ces préjugés qui meurtrissent nos valeurs. Parce que j’ai honte d’habiter à 5km d’un village qui grouille de racisme. Parce qu’il n’y a pas que des xénophobes aigris en Gaume et en Ardenne. Ne restons pas là à regarder cette ambiance de haine se mettre en place !

Depuis un mois à Herbeumont, petit village du sud de la province du Luxembourg, les habitants crient au scandale. Les premiers demandeurs d’asile sont arrivés il y a quelques jours aux Fourches, ancien centre de vacances reconverti en centre pour réfugiés qui en comptera environ 400 au total. Depuis que la nouvelle est tombée, la presse dit les habitants d’Herbeumont « inquiets ». Mais d’où vient l’inquiétude ?? Ces gens ont instauré tout seuls une politique de la peur. Là où ils disent avoir peur que le tourisme s’amenuise, ils ont simplement peur de l’autre et ils le rejettent. L’article du Soir rapporte notamment ces propos : « Les touristes, nous ne les verrons plus beaucoup ! », soupire Isabelle, la patronne du café Au Bon Coin, mardi matin., La reconversion du site passe mal dans cette localité de 570 âmes. « Nous sommes un petit village ! », hausse Isabelleet « J’ai peur, en tant que commerçante. S’ils viennent à plusieurs, je vais devoir surveiller tout le temps. Les autres touristes ne vont-ils pas fuir ? [...] ».

Cet article est aussi le seul à exposer les propos d’une commerçante qui, tenez-vous bien, a décidé de rester anonyme : « Il est temps d’arrêter, avec toutes ces phobies contre les étrangers. Moi, ça ne me pose aucun problème, même si nous aurons moins de touristes. Chacun doit y mettre du sien ! ». La seule personne sensée dans ce ramassis de xénophobes reste malgré tout en adéquation avec ce climat de lâcheté malsaine.

En parlant d’anonymat, comme le rapportent les articles d’RTL et de L’Avenir, un vieux dégénéré d’Herbeumont a même envoyé une lettre au Secrétaire d’Etat à la lutte contre la pauvreté, Philippe Courard, ce mardi. Dans cette lettre, on peut y lire des propos totalement révoltants :

« Par la présente, je vous fais part de mon intention de faire planer sur vos enfants la même pression que vous faites planer sur les miens, à savoir si par malheur quelque chose devait leurs (sic) arriver, je me verrait (sic) dans l’obligation de faire subir le même sort aux vôtres. Il n’y a pas de raison que nous soyons les seuls à vivre dans la peur [...]. »

Et la lettre se termine comme ceci :

« Surveillez et conseillez vos enfants puisque je suis obligé de faire de même avec les miens.
A bon entendeur….
Un vieux Saglé. » 

La lettre en entier est visible ici, sur le site de Must FM.

MAIS BORDEL DE MERDE, c’est eux qui me font peur !!!!

Ces gens s’insurgent, se font peur et rejettent des gens dans le besoin, et pour quoi ??? Pour le tourisme ?! Mais on est où là, franchement ?? Au temps des chasses aux sorcières ? Ils vont nous sortir les fourches aux Fourches ? Ahaha. Il serait quand même bon de leur expliquer que les touristes ne sont pas tous aussi attardés que leurs hôtes, mais surtout, SURTOUT, que c’est plutôt cette vague d’aversion et de phobie inappropriées qui va provoquer la fuite des touristes. D’autant plus qu’un article de la RTBF souligne que « Si La Province de Luxembourg accueille de nombreux centres, c’est parce que l’on y retrouve des centres de tourisme désertés par leurs premiers occupants. Résultat, l’arrivée des réfugiés permet de sauver certains emplois, d’en créer d’autres sans compter les retombées économiques pour la région concernée. »

Le pire dans l’article d’RTL déjà cité plus haut, ce sont véritablement les commentaires. Ca me donne envie de vomir. Et je ne parle même pas des deux reportages du JT d’hier sur la RTBF. Je suis sur le cul. Parce que t’as beau savoir que cette région est de toute façon infestée de fachos à neurone unique (en voie de disparition, le neurone, hein), voir le racisme pur et dur prendre vraiment forme, moi ça me choque toujours autant. L’ambiance de haine qu’il y a dans cette assemblée d’attardés racistes et l’autre qui est TOUT SEUL et qui crie en vain « mais ce sont des êtres humains, ce sont des gens comme nous !!! », c’est révoltant !!!  Ces gens ne sont vraiment qu’une bande de dégénérés qui ne voient pas plus loin que le bout de leur langue moisie. Et après on s’étonne que quand on débarque à Bruxelles, on nous prend pour des non-civilisés !

Et je ne parle même pas de l’auteur de cette lettre, qui n’est déjà pas capable de conjuguer à la première personne, ni même à la deuxième du pluriel visiblement. Un vieux Saglé ? Un vieux sagouin, oui. Ces gens se complaisent dans l’ignorance et méprisent toute nouveauté, toute ouverture. Ils ont quoi au final ? Rien. Ils ne connaissent que les coutumes du temps des cavernes de leur village morne et mort. Ils n’ont aucune culture quand il s’agit de faire deux pas en avant. Ils n’ont aucune richesse intérieure, ils ne comprennent pas, ne veulent pas comprendre, s’enferment dans leurs putains de préjugés fascistes. Parce que BORDEL, c’est quoi le tourisme en face de ces réfugiés qui fuient leur pays parce que leur vie est en danger ???

La politique, moi ça m’intéresse pas et de toute façon, j’y comprends rien. Ou peut-être devrais-je dire “Ca ne m’intéresse pas parce que je n’y comprends rien” ? Peu importe. Mais là, on touche à des valeurs essentielles ! Où sont passés la tolérance, le respect, la solidarité, le refus de l’exclusion, L’HUMANISME ??????

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Les lunettes de John Lennon ~ Armel Job

1 février 2011

Armel Job, je l’ai découvert il y quelques années déjà, grâce à une prof de français fabuleuse. Après avoir dévoré Les fausses innocences (coup de cœur) et La femme manquée, après avoir galéré sur le début du Conseiller de roi que j’avais finalement abandonné, Armel Job nous avait fait le bonheur de venir discuter de son œuvre en classe avec nous.

Le temps a passé, j’ai acheté Baigneuse nue sur un rocher, La reine des Spagnes et Helena Vaneck, que je n’ai bien sûr pas encore lus (état d’esprit n°1/état d’esprit n°2 x état d’esprit n°3 + PAL à  284 = multitude de livres endormis qui ne me font pas toujours envie). Et puis début janvier, cette couverture colorée me tape dans l’œil – et en plus c’est Armel Job  – j’embarque !

J’ai mis trois siècles pour lire ce roman, coupée à tout bout de champ dans mon élan, et c’est bien dommage, ça ne lui a pas donné bonne mine. Le roman s’ouvre sur Julius qui, en ajoutant de plus grosses bêtises à celles de Jean-François, se fait renvoyer à sa place de Saint-Boniface. Dans ce collège de jésuites, Jean-François, l’insolent par excellence, est une grande gueule de morale douteuse qui classe ses camarades par catégories : les poireaux et les autres. Le physique ingrat, la sensibilité exacerbée, la rêverie qui suscite les moqueries… Julius est bien sûr le poireau parfait.

Quelques années plus tard, Armel Job nous trimballe de Liège à Saint-Sauveur, en campagne belge. Jean-François vend du vin, Julius est pompiste dans une station Elf où il partage les horaires avec Kémal. S’entremêlent les aventures de la famille de Julius, censées pimenter le tout.

Les personnages, assez uniques pour certains, se croisent, font des mystères, des cachoteries, ce qui crée un enchevêtrement de malentendus. Pour les accentuer, certaines situations sont offertes sous plusieurs points de vue. Quant à la structure de l’histoire, elle devient parfois originale du fait de quelques transitions intéressantes. Les différents chapitres sont amenés comme les scènes d’une pièce de théâtre : on ne suit pas les personnages, on les retrouve grâce à d’autres.

Mais.

Il manque quelque chose de palpitant dans ce roman. Et l’apparition des lunettes de John Lennon dans la vie de Julius aurait pu (aurait dû ?) être ce quelque chose. Rien n’est fini, rien n’est abouti, même les personnages ne vont pas jusqu’au bout de ce qu’ils sont. Si les jolies comparaisons affluent pendant une centaine de pages, il n’en reste rien par après. Plusieurs débuts d’intrigues jalonnent les chapitres, emmêlés dans les allées et venues des personnages. Débuts d’intrigues systématiquement bâclés là où l’on était en droit d’attendre des chutes dignes de ce nom. Même la chute finale ne réussit pas à relever la barre. Passons sur le classement jeunesse qui m’a laissée perplexe et les lunettes de John qui paraissent déjà si loin. J’ai beaucoup aimé le début mais j’aurais préféré aimer la fin, ce qui m’aurait évité cette impression de platitude qui reste désormais suspendue à cette belle couverture.

 

Quelques extraits

Quelques instants après, soulevée par les jambes et par les bras, la victime apparut. Inerte, le cou en extension, la tête disloquée, bouche béante, pupilles révulsées. Mort. Le 306 sortit à l’horizontale devant les yeux horrifiés de l’assemblée à genoux. [P. 7]

 

— Mais je n’ai pas voulu… Je t’assure.

— Bien sûr, tu n’as pas voulu. Personne n’a jamais voulu. Mais, en attendant, le résultat est le même. Vous me pompez ! Voilà ce qu’il y a : vous me pompez !

— Enfin, papa…

— Arrête de m’appeler « papa ». Qu’est-ce que je t’ai fait, hein ? Tu me poursuis. Tu ne cherches qu’à m’humilier. D’abord, tu viens assister à ce procès ridicule. Pourquoi ? Pour te payer ma gueule ? Et ce n’était pas assez, bien sûr : tu as vu comment tu étais habillé ? En clown, Julius. Regarde-toi donc : un épouvantail. Le juge aurait pu t’expulser. Après ça, tu m’attends, tu laisses sortir tout le monde goutte à goutte, pour que personne n’ignore que le type fagoté comme l’as de pique planté au fond de la salle, c’est évidemment le fils de l’autre, l’ahuri qui demande un droit de visite pour son chien. Son chien ! Venons-en à son chien ! Il ne manquait que lui, naturellement ! Tu m’amènes ce chien qui ne m’aime pas, qui ne m’a jamais aimé, qui s’en tape de moi, comme ta mère, comme ta sœur, comme vous tous. Tu me le fourres dans les jambes. Tu m’obliges à le promener. Y a que me pisser dessus qu’il n’a pas fait. Et pour finir, le pompon : tu puises dans la caisse de ton patron, histoire de sucrer un avocat marron qui pouvait attendre, et tu viens me relancer alors que tu sais parfaitement que je suis incapable de te rembourser. Non, Julius, tu dépasses les bornes ! Est-ce que vous allez me lâcher un peu à la fin ? [P. 75-76]

 

La cruauté de son mal passé le faisait sourire, comme on sourit de la méchanceté d’une vieille parente disparue, sans plus lui en vouloir vraiment, content d’avoir fait ce qu’on a pu quand on la fréquentait, autant que soulagé d’en être à jamais débarrassé. [P. 104]

 

JOB, Armel. Les lunettes de John Lennon. Namur : Mijade, 2010. 285 p. ISBN 978-2-87423-056-1

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