C’est un ami qui, depuis que je le connais, me parle de temps en temps de Beigbeder. A chaque fois, il me dit que ce type est un bourge imbuvable mais qu’il le sait et ne prétend pas le contraire – voilà qui est original ! – et que ça n’empêche en rien ses bouquins d’être d’une qualité rare. Qualité de l’écriture, capacité à faire réfléchir.
Beigbeder nous offre deux plans : il part des nuits qu’il a passées en garde à vue pour avoir consommé de la cocaïne sur la voie publique en janvier 2008 pour plonger directement dans son enfance « oubliée ». Le lecteur entre donc dans deux périodes de sa vie en alternance, ce qui a pour effet la sensation d’une lecture intime. Beigbeder ne raconte pas simplement sa vie : il s’en souvient avec nous.
En l’ouvrant, je ne savais pas encore à quel point ce roman était fait pour moi, à quel point la vue était merveilleuse du haut de ces mots-là, à quel point ils allaient me faire du bien. Il y a tout d’abord cet éternel enfant qui ne se souvient pas de son enfance. Et puis il y a cet adulte emprisonné qui retrouve la mémoire et ce père ému de redécouvrir l’enfance avec sa fille. Et tant de choses mêlées à tant de souvenirs… Beigbeder sait dire les choses comme il les sent avec les mots qui claquent dans le vent juste comme il faut. Juste dans le ton. Un ton qui change à chaque page, qui fleurit, qui fane, frissonne, qui tonne, qui cingle. J’ai souvent souri devant la réalité des scènes et cette façon de nous donner les faits sous un jour ironique et tendre.
Beigbeder est l’un de ces auteurs dont on peut faire de chaque phrase un roman. A l’instar de Bobin, mais dans une autre ambiance, ses romans (parce que je suis persuadée que les autres valent le coup autant que celui-ci), on pourrait les noter tout entiers dans un petit cahier destiné aux citations que l’on préfère. Il fait passer son lecteur par une ribambelle de sensations, d’émotions, à coup de phrases clés. C’est un croisement entre mots d’esprit et mots d’amour. Et la sincérité flambe au cœur de ce roman tout en poésie. Le but étant de se souvenir, il n’a aucune raison de mentir, de tricher.
Sous des petits chapitres aux titres qui font sourire (« Le râteau originel » ou « Chapitre claustrophobe »), Beigbeder se rappelle les filles qu’il a aimées, sa lutte contre l’être parfait qu’a toujours été son frère, le mariage raté de ses parents… Et ses souvenirs d’enfance lui font inévitablement penser à sa vie d’adulte, où l’on plonge avec bonheur dans la tendresse qu’il a pour sa fille.
Raconter sa vie pour ne plus l’oublier… Une chose est sûre : moi je ne l’oublierai pas.
Quelques extraits
Une vie de famille est une suite de repas dépressifs où chacun répète les mêmes anecdotes humiliantes et automatismes hypocrites, où l’on prend pour un lien ce qui n’est que loterie de la naissance et rites de la vie en communauté. [P. 55]
En sortant de l’église, j’ai vu le soleil se dissoudre dans les branches d’un cyprès comme une pépite d’or dans la main d’un géant. [P. 61]
La seule chatouille qui fonctionne, c’est le coup de la « petite bête qui monte, qui monte ». Ma main commence sa route au nombril et gravit vers le cou sur le bout des doigts. Quand elle s’en approche, ma fillette essaie de se débattre, colle sa tête sur son ventre, se tortille dans tous les sens, mais pas trop brutalement car elle attend ce qu’elle redoute, elle veut la torture qu’elle ne veut pas, et la petite bête formée de mes deux doigts continue de grimper vers son long cou de cygne, et va bientôt arriver sous le menton… alors là, il est impossible de ne pas fondre, son rire en cascade est mon médicament, je devrais l’enregistrer pour me le diffuser en boucle les soirs de déprime. S’il fallait définir la joie de vivre, le bonheur d’exister, ce serait cet éclat de rire, une apothéose, ma récompense bénie, un baume descendu du ciel. [P. 154]
Je ne peux pas écrire ici tout le bien que je pense de Jicé. Jean-Claude Marin est procureur de Paris : il faut faire super gaffe quand on écrit sur lui, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles personne ne parle jamais de Jean-Claude Marin. [P. 168]
Jusqu’à ce matin dans le lit de la rue de la Planche où elle m’a expliqué que j’étais désormais trop grand pour l’embrasser dans le cou, ma mère était la seule femme qui n’avait jamais refusé mes avances. Jamais je n’ai autant embrassé quiconque. Treize années de câlins ininterrompus : aucune des femmes qui lui ont succédé n’a jamais réussi à battre ce record. Aujourd’hui encore, je passe beaucoup de mon temps dans le cou long, doux et parfumé des femmes. C’est le lieu où je me sens le mieux sur terre, depuis toujours. [P. 213]
L’amour doit être passionnel, inconditionnel, fusionnel et jaloux, quitte à durer peu. [P. 218]
La chose la plus catholique chez moi, c’est ceci : je préfère que mes plaisirs soient interdits. [P. 236]
BEIGBEDER, Frédéric. Un roman français. Paris : Librairie Générale Française, 2010. (Le Livre de Poche ; 31879). 246 p. ISBN 978-2-253-13441-1







